Comment expliquer des décennies de silence sur les agressions sexuelles commises par l’abbé Pierre ? Éléments de réponse avec l’une des meilleures spécialistes de l’histoire d’Emmaüs, elle-même confrontée à la question de la rumeur et à l’absence de témoignages au moment de la rédaction de son ouvrage Emmaüs et l’abbé Pierre publié en 2009 aux Presses de Sciences Po.
Les révélations sur l’abbé Pierre n’en finissent pas de s’accumuler. De sa période parlementaire (1945-1951) à la veille de sa mort (le dernier témoignage concerne des faits commis en 2006, à l’âge de 94 ans), son parcours apparaît parsemé de violences à caractère sexuel, pour certaines très graves (viol, attouchement sur enfant).
La couverture médiatique est à la mesure de la notoriété, nationale et internationale, du personnage.
Une question revient comme une antienne : comment une telle « omerta » (le terme est souvent employé) a-t-elle été possible ? Pourquoi personne n’a parlé, ou écouté ? Pour le comprendre, il faut changer de regard : quitter le nôtre, celui de notre époque, des gens qui savent et raisonnent après le scandale des prêtres dans l’Église catholique, après #MeToo, après la publication du rapport de la Ciase, dans un monde où les violences sexuelles et sexistes sont devenues dénoncées. Il faut chausser les lunettes du monde d’avant, au cas par cas des acteurs.
La construction d’un personnage héroïsé
Dans les années 2000, un travail sur l’histoire d’Emmaüs et de l’abbé Pierre m’avait conduite à distinguer plusieurs périodes de sa vie, qui ressortent également des révélations actuelles – lesquelles, à dire vrai, ne sont sans doute pas terminées : tout dépendra des fonds d’archives consultables, et de la parole des victimes et témoins.
Durant la première période incriminée, qui va de la fin des années 1940 au début des années 1960, l’abbé…
La suite est à lire sur: theconversation.com
Auteur: Axelle Brodiez-Dolino, Historienne, directrice de recherche au CNRS, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

