Comment tout texte sur la création échapperait-il à l’artificialité, au pur exercice de style. Depuis que, face aux lambeaux du monde, le coeur n’y est plus ? Nos pensées sont éclatées. La tension de nos esprits proche d’atteindre la limite de résistance du ressort qui, dilaté à jamais, sera rendu incapable. En effet, il est devenu presque impossible de prendre le temps du texte. De lui donner sa forme propre tant cette matière fusible de l’évènement tragique nous glisse entre les doigts et les brûle. Réitération, répétition, redondance, de cette année où jamais le crayon n’aura été au bout de la feuille. Comme si l’on avait coupé nos mains en perçant nos cœurs, ce jour où, pareils à Anna Akhmatova, « En une heure de temps, nous avons vieilli de cents ans ».
Bègues et asthmatiques,
juifs par l’envers
Cette élection qui tue
Et qui rend coupable
De son propre meurtre.
L’injonction à dire ce qu’on n’est pas pour pouvoir dire qui l’on est. Tautologie, vase clos, système qui se mord la queue. Est-ce cela qu’être juif ?
Effacés de soi dans des abrégés mortifères, dissous dans le regard des autres, nous sommes devenus des raccourcis. Et nous sommes parfois acceptés comme tels. Ni victimaire ni belliqueuse, la sagesse juive nous incombe pourtant de garder la tête haute et les armes basses. Et de poursuivre. De lutter, dans les déserts, avec et pour la vie. Ces déserts du penser, de l’autre et de soi, d’étudier les vides et les abîmes plutôt que de les emplir des sucs de la haine qui corrodent tout. De choisir la différence, la nuance et le soupçon à la violence.
Mais ces événements nous ont rendu la langue lourde et le souffle court. Il n’y a d’ailleurs plus de nous dans ce présent. Ce présent où « les yeux seuls sont encore capables de pousser un cri » selon la formule de René Char. Il ne nous reste plus que nos pleurs.
Bouleversement. Notre monde, déjà…
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Auteur: dev

