Il y a, dans Le Nom de la Rose, un vieux moine aveugle qui garde un livre. Ce n’est pas n’importe quel livre : le second traité de la Poétique d’Aristote, celui qu’on croyait perdu, celui qui traite du rire. Jorge de Burgos ne le détruit pas parce qu’il le juge faux. Il le détruit parce qu’il le juge dangereux — parce que voir clair sur ce texte reviendrait à donner aux humbles les armes pour renverser la peur qui tient le monde en ordre. Il empoisonne les pages plutôt que d’interdire le livre : ainsi, quiconque cherche à savoir malgré tout meurt discrètement, sans scandale, et la censure se travestit en fatalité.
C’est cette image qui m’est revenue, un soir, en regardant les chiffres du stress hydrique méditerranéen et les vagues de désespoir qui s’échouent sur les clôtures de Ceuta. Pas parce que les deux histoires se ressemblent — elles ne se ressemblent pas — mais parce qu’elles obéissent au même geste : celui de savoir, et de choisir malgré tout de ne pas voir.
Ceuta, ou l’histoire qu’on découpe au bon endroit
On parle beaucoup, sur la rive nord, d’une « invasion » marocaine à Ceuta. On parle peu d’une histoire plus ancienne : celle d’une cité phénicienne, Abyla, devenue comptoir carthaginois puis romain, puis wisigothique, puis disputée entre pouvoirs berbères et arabes bien avant que n’existe la moindre dynastie marocaine reconnaissable. Ni l’Espagne, arrivée en 1580, ni le Maroc moderne, reconnu en 1956, ne peuvent honnêtement se poser en premier occupant lésé par l’autre. Ceuta n’a jamais été espagnole « de toute éternité », pas plus qu’elle n’a jamais été marocaine de la même manière. Elle a été, avant tout, un point de passage — et les deux récits nationaux, en s’affrontant, plaquent une téléologie rétrospective sur un territoire dont l’identité première était précisément de ne pas en avoir une seule.
Le mécanisme est le même que celui…
Auteur: Ilyes BELLAGHA

