Petty Harbour-Maddox Cove (Terre-Neuve-et-Labrador, Canada), reportage
Seulement deux poissons dans sa glacière… Emily Peddle commence à désespérer. « Si on n’arrive pas à la remplir, vous pourrez embarquer à nouveau pour un second voyage et réessayer, promis ! » s’excuse la jeune guide de la petite embarcation d’Ocean Quest Adventures, dont la dizaine de clients s’impatientent. Ils sont tous venus ici pour ramener de la morue au souper et faire ainsi marcher la machine à souvenirs, dans les eaux mythiques de Terre-Neuve.
« Je rêve d’en pêcher ici depuis que je suis gamin… » bout Greg, originaire de l’Ontario, plus déconfit à chaque fois qu’il remonte son appât intact. La guide emmène son embarcation plus loin, en espérant que la chance l’y suive. Une ligne à l’eau, puis deux, puis trois, en une demi-heure, la caisse est pleine de morues qui frétillent, et les clients enfin ravis.
La guide aux yeux clairs remet cap sur Petty Harbour, port morutier depuis le XVIᵉ siècle aux petites maisons colorées surplombées par des collines émeraude : « Ouf, l’honneur de Terre-Neuve est sauf ! » s’exclame-t-elle, contemplant les prises. Emily est soulagée, mais sa courte angoisse est partagée par beaucoup ici : la morue est-elle vraiment de retour dans les eaux terre-neuviennes, après avoir été quasiment anéantie ?
Un tiers de siècle après un moratoire canadien sur la pêche commerciale à la morue du nord qui a transformé à jamais Terre-Neuve, elle est à nouveau permise. Pourtant, l’avenir du poisson mythique et de ses pêcheurs tient actuellement du flou artistique. Ici, la morue est une véritable matrice culturelle. Pendant plus de cinq siècles, la vie de Terre-Neuve a tourné autour d’elle.
Symbole de l’Atlantique Nord, la morue a façonné les villages de l’île et aussi fait la fortune de la France, de Fécamp à Saint‑Jean‑de‑Luz. « Dès le XVIᵉ siècle,…
Auteur: Théo Bellemare

