La Commission sur l’état d’urgence qui examine les fondements de la décision du gouvernement du Canada de déclarer l’état d’urgence pendant l’occupation du Convoi de la liberté, à Ottawa, en janvier et février 2022, fait ressortir les débats sur le bilinguisme réel ou supposé du Canada.
Les médias francophones déplorent l’absence surprenante de français pendant les procédures de cette Commission, qui se termine cette semaine. Le premier ministre Justin Trudeau a même dû promettre qu’il s’exprimerait en français lors de son témoignage (ce qu’il a fait pendant dix minutes sur un total de cinq heures).
Bien qu’elle ait été créée à la suite d’un décret rédigé en français et en anglais et qu’en tant qu’enquête nationale, elle soit liée par la Loi sur les langues officielles, les procédures se sont déroulées presque exclusivement en anglais. En effet, sur plus de 75 témoins qui ont témoigné jusqu’à présent, un seul s’est exprimé entièrement en français.
Le ministre Dominic LeBlanc témoigne devant la Commission sur l’état d’urgence, à Ottawa, le 22 novembre 2022. Le fier acadien a choisi de témoigner en anglais seulement.
La Presse canadienne/Adrian Wyld
De nombreux témoins francophones, y compris de nombreux francophones comme le fier acadien Dominic LeBlanc, ont choisi de témoigner en anglais. En tant que chercheur en discrimination, j’étudie les structures de pouvoir qui empêchent les groupes en quête d’égalité de faire valoir leurs droits. Cet article cherche à offrir un aperçu des raisons de l’absence de français à la Commission.
Un juge bilingue
À première vue, on aurait eu toutes les raisons de s’attendre à ce que la Commission d’urgence de l’ordre public soit aussi accueillante pour les deux langues officielles. Son commissaire, le juge franco-ontarien Paul Rouleau, défend depuis longtemps les droits des minorités linguistiques. Il a joué un rôle déterminant dans l’élaboration et la supervision de la mise en œuvre d’initiatives pionnières en matière d’accès à la justice en Ontario.
Il n’est donc pas surprenant que le juge Rouleau ait tenté de donner le ton à la Commission en faisant un discours d’ouverture bilingue, soulignant que l’instance sera accessible dans les deux langues officielles et que les témoins sont encouragés à témoigner en français ou en anglais. En fait, le décret qui a créé la Commission lui a confié le mandat de « veiller à ce que […] les membres du public puissent, simultanément dans les deux langues officielles, communiquer avec le Commissaire et obtenir ses services ».
Anglonormativité
Tout comme les chercheurs ont observé que la nomination de femmes à la tête d’une organisation ne suffit pas à éradiquer la discrimination fondée sur le sexe, la simple nomination d’un francophone à la présidence de la Commission ne suffit pas à contrer l’anglonormativité, cette force puissante qui empêche les francophones de se sentir à l’aise dans leur langue. Alexandre Baril, professeur et expert en théories féministes, trans et l’intersectionalité, définit ce concept comme un « système de structures, d’institutions et de croyances qui marquent l’anglais comme la norme ». Selon Baril, l’anglonormativité est la norme par laquelle les non-anglophones sont jugés, discriminés et exclus.
L’une des raisons pour lesquelles, malgré les efforts du juge Rouleau, tous les francophones, sauf un, ont choisi de témoigner en français est que la Commission n’est qu’une fenêtre sur d’autres mondes anglonormatifs. En effet, de nombreux francophones ont peut-être choisi de parler anglais parce qu’ils témoignaient d’événements qui se déroulaient dans leur milieu de travail, comme les services de police et la fonction publique fédérale, qui sont anglonormatifs.
Plusieurs rapports publiés par le Commissaire aux langues officielles dressent le portrait d’une fonction publique fédérale où le français est souvent marginalisé et dont la culture organisationnelle est ouvertement anglonormative. Même pour les francophones les plus ardents, il peut être simplement plus…
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Auteur: Anne Levesque, Assistant professor, Faculty of Law, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa
