Dans la dernière décennie, du théâtre dans le bruit, la fureur ou le gigantisme
En 1986, le théâtre venu d’Espagne fait sensation dans la programmation de Sigma 22 avec un spectacle plein de bruit et de fureur. La troupe catalane La Fura dels Baus stupéfie le public en jouant Suz-O-Suz. Les spectateurs se tiennent debout dans un espace encombré d’échafaudages en tubes d’acier, de bidons, de poulies, de cordes, de grillages, de seaux, de ventilateurs… Le journaliste Jean Eimer qui signe l’article publié le lendemain dans Sud-Ouest décrit cette « bombe », ce « cataclysme », cette « apologie de la bestialité » de cette manière : « Les humanoïdes enlèvent leurs chemises. Ils se ruent dans la foule. […] Les humanoïdes se battent pour de la nourriture dans les jambes des spectateurs ou juchés sur les échafaudages à roulettes transformés en chars d’assaut. Ils déchirent des viscères d’agneau ou de veau à pleines dents, […] s’aspergent de sang, crachent et projettent tout sur le public, crient, hurlent, accouchent de nouveau-nés in-vitro, […] déversent des tonnes d’eau à la ronde, en appellent au feu, au vent, au sadisme, à la fureur, à la folie. C’est irracontable. C’est d’une violence inouïe et le public cache sa terreur sous de singuliers rictus. Ou bien il rit franchement. Mais il ne sort pas intact. » Et de conclure sur ces mots : « Avec La Fura dels Baus, Sigma s’est rajeuni de vingt ans. »[39] En effet, à travers le déploiement débridé de cette énergie violente, sans doute est-on tenté à Sigma de placer la performance de la troupe catalane dans la droite ligne du Living Theatre — mais aussi, plus récemment, du Cirque Aligre[40].
Un an plus tard, à Sigma 23, La Fura dels Baus vient présenter Accions, spectacle de nouveau plein de fracas qui impressionne le public, l’intrigue, l’agresse ou le surprend. C’est à cause de saisissantes scènes de pyrotechnie que…
Auteur: Claude Morizur
