Le mythe du juge rouge

« On les appelle les juges rouges ». Cette phrase en couverture de Paris Match le 25 octobre 1975 visait un groupe de jeunes juges syndiqués, affectés au tribunal de Béthune dans le Pas-de-Calais, et qui bousculaient, par leurs décisions, les habitus d’un corps élitiste et conservateur. Patrice de Charette, juge d’instruction et délégué régional du jeune Syndicat de la magistrature (SM) – créé en juin 1968 – fait écrouer un patron pour la mort d’un ouvrier sur un chantier. Scandale général qui met les accidents du travail à la une de l’actualité. Dans la foulée, trois autres magistrats condamnent un PDG à un an de prison ferme pour entrave au droit syndical. Cinq cents patrons manifestent devant le tribunal de Béthune en criant à l’acharnement.

« Les patrons ne supportent plus l’institution judiciaire quand elle cesse de fonctionner à leur profit », témoignait alors le juge de Charette. Les magistrats « avaient condamné le patron pour faire la démonstration que la cour d’appel de Douai allait surréagir, se souvient Maurice Zavaro, ancien magistrat à Béthune, membre du SM. Ils ont eu raison : de manière exceptionnelle, elle s’est réunie un samedi soir pour libérer le patron. Cela prouvait que la justice n’était pas la même pour tous », admet-il, tout en critiquant une méthode qui « prenait un individu en otage ». Jean Foyer, garde des Sceaux de 1962 à 1967, s’égosille dans la presse contre le Syndicat de la magistrature, « organisation subversive ­gauchiste ». L’image des « juges rouges » est née et, avec elle, un fantasme puissant de partialité des magistrats de gauche.

Cinquante ans plus tard, Patrice de Charette ne regrette rien. « On cherchait à rééquilibrer la balance et, naturellement, ça enquiquine les puissants. Nous portions une attention plus forte aux petites gens. Nous ne voulions pas que les sinistrés de…

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Auteur: Nadia Sweeny

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