Le noir, la peau, le poing

On nous a appris à lire le corps de la femme comme on lit une déposition. Voilé, il témoignerait de sa soumission. Dénudé, il témoignerait de sa liberté. Dans les deux cas, on lui demande la même chose : faire preuve. Prouver, par la surface, ce qui se passe — ou ce qu’on imagine se passer — à l’intérieur. C’est cette demande de preuve qu’il faut d’abord regarder en face, avant de parler de Piaf, de Simone ou de Shakira, parce qu’elle est le fond sur lequel les trois se détachent, chacune à sa manière, chacune sans jamais l’avoir vraiment choisi.
Un homme torse nu ne dit rien. Un homme boutonné jusqu’au col ne dit rien non plus, sinon qu’il fait froid ou qu’il a une réunion. Son corps a le privilège rare de la neutralité — il peut se taire. Le corps féminin, lui, n’a jamais eu ce droit. Couvert ou découvert, il parle malgré lui, on le fait parler, on l’oblige à témoigner d’une conscience qu’on ne lui a jamais laissé la paix de simplement avoir. C’est peut-être là, avant toute question de niqab ou de topless, que loge le sexisme le plus tenace : non pas qu’on juge les femmes plus sévèrement, mais qu’on ait réservé au corps féminin toute une grammaire du jugement que le corps masculin n’a jamais eu à apprendre.
Édith Piaf, ou le corps soustrait
Le noir de Piaf n’est pas une pudeur. C’est une soustraction méthodique. Elle enlève de la scène tout ce qui pourrait faire écran entre sa voix et celui qui l’écoute — les bras serrés, la robe qui ne bouge pas, le visage qu’on laisse à peine se défaire. Le corps devient un seuil transparent : on ne le regarde pas, on le traverse pour aller entendre ce qu’il y a derrière. Et ce qui est derrière s’accumule, chanson après chanson, comme une biographie qu’on continuerait d’écrire en direct — l’amour perdu, la rue, Marcel Cerdan, la mort qui rôde. Piaf n’est jamais un événement isolé. Elle est une expression qui…

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Auteur: Ilyes BELLAGHA