Publié en 2016 aux éditions Zones Sensibles, L’eau se mêle à la boue dans un bassin à ciel ouvert est la traduction de Wisdom Sits in Places (1996), chef-d’œuvre du linguiste et anthropologue américain Keith Basso (1940-2013), qui a passé une bonne part de sa vie à l’école des Apaches occidentaux de Cibecue (dans la réserve de Fort Apache, à quelques heures de route de Phoenix, Arizona). Par la justesse de son positionnement, la richesse de ses enseignements et la beauté espiègle de sa narration, ce livre désormais épuisé mériterait amplement une réédition.
Sur le marché de l’édition francophone contemporaine, on croise deux sortes d’ethnographes. Il y a d’abord ceux qui, pour étancher une soif collective d’évasion qui survit à toutes les déconstructions et tous les wokismes, endossent avec plus ou moins de prestance le costume de l’aventurier. Sur les traces des créatures sauvages, ces petits-fils (et petites-filles) de l’Homme-Chasseur devenu Écologiste grimpent aux arbres ou aux montagnes, tutoient les forces cosmiques et déboulent comme le destin là où la main de l’homme n’a jamais mis le pied. Et puis il y a les autres. Celles et ceux qui, pour des raisons de politesse et de politique narrative, choisissent plutôt de se portraiturer en anti-héros, pour ne pas dire en empotés. Celles-là se perdent en forêt en partant cueillir des champignons, se disputent mesquinement les pastilles d’iode ou de zéolithe en zone contaminée, décrivent leurs emplettes au Vieux Campeur et leurs haltes diététiques au Burger King. Sans la gentillesse (ou la pitié) de leurs hôtes et informateurices, on a quelquefois le sentiment qu’elles et ils ne tiendraient pas trois jours sur le proverbial « terrain ». Keith Basso appartient clairement à cette deuxième catégorie (à ceci près que L’eau se mêle à la boue dans un bassin à ciel ouvert, son seul livre traduit en français, a disparu…
Auteur: dev

