Le « réensauvagement », ce sujet explosif

Comment faire émerger une économie de la « coévolution », permettant le développement des sociétés humaines dans un rapport redéfini à la nature ? Comment cesser d’envisager nos relations aux non-humains sous les seuls angles de la prédation et de la production ? Harold Levrel (AgroParisTech, Cired) et Antoine Missemer (CNRS, Cired) se penchent sur ces questions dans leur ouvrage « L’économie face à la nature, de la prédation à la coévolution », qui paraît ce 9 février 2023 aux éditions Les Petits matins, en partenariat avec l’Institut Veblen. Dans l’extrait choisi que nous vous proposons ci-dessous, les auteurs s’intéressent plus particulièrement au sujet controversé du réensauvagement des territoires.

Les controverses entourant le retour des populations sauvages dans les territoires opposent presque toujours les exploitants dits historiques (éleveurs, riverains, pêcheurs) et les nouveaux usagers (notamment pour les loisirs ou la conservation). Cela vaut pour les milieux marins comme terrestres.

En France, la meilleure illustration de ces tensions est encore le cas du loup. Ces animaux engendrent des dégâts importants pour les éleveurs. C’est pourquoi la population est régulée par des abattages de 20 % des effectifs chaque année (une centaine d’individus). Les éleveurs reprochent cependant à l’Office français de la biodiversité (OFB) de ne pas en faire assez et de sous-estimer la population totale de loups. Le monde agricole estime ainsi qu’il y en aurait plusieurs milliers en France, et non quelques centaines comme recensés officiellement. Les exemples de débordements rapportés par la presse locale ne manquent pas. Dans un communiqué publié le 2 décembre 2021, le président de la Coordination rurale de Haute-Vienne déclarait ainsi :

« Nous n’attendrons pas les conclusions toujours trop tardives des agents de l’OFB pour régler le problème. En Haute-Vienne, nous avons du plomb et du poison et nous régulerons par nous-mêmes ! »

Certains abattages sauvages, illégaux, sont ainsi conduits, malgré la lourde amende associée à la chasse d’une espèce protégée (jusqu’à 150 000 euros). Fin mars 2021, deux corps de loups et deux de gypaètes barbus, ainsi que des dépouilles de renards, de fouines et de corvidés, ont été découverts dans le parc de la Vanoise, empoisonnés.

Le 24 septembre 2021, une louve tuée par balle a été retrouvée pendue devant la mairie du village de Saint-Bonnet-en-Champsaur, avec l’inscription : « Réveillez-vous, il est déjà trop tard. » Ces découvertes conduisent à des enquêtes et à des poursuites. Elles reflètent en tout cas une situation explosive autour du sujet du réensauvagement des territoires ruraux.

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On assiste d’ailleurs à une reconfiguration des lignes de fracture traditionnelles entre protecteurs de la nature et défenseurs des activités agricoles. Des personnalités comme José Bové, ancien activiste et ex-parlementaire européen, se retrouvent ainsi à lutter à la fois contre les promoteurs de l’agriculture intensive et contre les défenseurs du loup. Certains agents des parcs naturels, qui se battent depuis des décennies pour maintenir des pratiques agropastorales permettant d’entretenir des milieux ouverts favorables à une certaine biodiversité, se sentent eux aussi plus proches des éleveurs que des partisans du réensauvagement.

Ces fractures apparaissent également au sein des mouvements de protection des animaux. La réserve hollandaise OVP, qui a mis en place un programme de réensauvagement total sur 5 000 hectares depuis le milieu des années 1980, est le théâtre d’une opposition féroce entre éthiciens animaliers, qui défendent le bien-être animal, et écologues, qui promeuvent la libre évolution. Les premiers soulignent que l’expérience menée conduit à voir beaucoup trop d’individus mourir dans des conditions déplorables (notamment lors d’hivers rigoureux), les seconds défendant là…

La suite est à lire sur: theconversation.com
Auteur: Harold Levrel, Professeur, économie de l’environnement, AgroParisTech – Université Paris-Saclay

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