Le philosophe Alain Brossat vient de publier Écrire au bord du gouffre. Victor Klemperer ou la résistance dans la langue (Mimesis). À partir du journal des années de guerre du philologue Judéo-allemand et de son essai séminal consacré à la langue nazie LTI, Lingua Tertii Imperii, Alain Brossat décrit une écriture entendue comme art et manière de résister dans la langue à son saccage par une puissance infernale – l’État nazi. Nous en publions ici le chapitre 9 : Le sauvetage pris dans les plis du désastre.
Le chapitre 36 (« La preuve par l’exemple ») de LTI, la langue du IIIe Reich de Victor Klemperer s’ouvre sur ces mots : « Au matin du 13 février 1945, on reçut l’ordre d’évacuer les derniers porteurs d’étoile qui restaient à Dresde. Préservés jusqu’ici de la déportation parce qu’ils vivaient en couples mixtes, voilà qu’ils étaient promis à une fin certaine ; il fallait s’en débarrasser en cours de route, car Auschwitz était depuis longtemps aux mains de l’ennemi et Theresienstadt très gravement menacé ».
À cette date fatidique est donc supposé s’achever le voyage de Klemperer au bout de la nuit du IIIe Reich. C’est l’issue qu’il attend depuis longtemps déjà, ayant percé à jour l’intention non seulement massacrante mais génocidaire des nazis – pas un Juif de Dresde ne doit demeurer en vie. Depuis 1941, les noms de Theresienstadt (le camp où l’on meurt beaucoup) et celui d’Auschwitz (le camp dont on ne revient pas) ont balisé le Journal, au gré des nouvelles qui lui parviennent, via la « rumeur juive », essentiellement. C’est donc le supplice de l’attente qui prend fin, en ce matin de février. On remarquera au passage que, jusqu’au bout (dans un chapitre où il est, plus que jamais, question de la LTI et de l’endurance de celle-ci dans les conditions même où le Reich est en train d’être emporté par la tempête de l’Histoire), le philologue…
Auteur: dev

