Contretemps : Que signifie pour vous l’économie féministe, de manière générale mais aussi en Argentine, comment elle s’est développée, comme en témoigne aujourd’hui l’importante production éditoriale ?
Corina Rodríguez Enríquez : Pour moi, l’économie féministe a été une sorte de refuge théorique et conceptuel. J’ai fait mes études d’économie à l’Université de Buenos Aires, dans un environnement totalement orthodoxe — et c’est grâce à la rencontre avec l’économie féministe que j’ai pu continuer à être économiste. Elle m’a permis de rester dans ma discipline tout en la pratiquant comme je le voulais : d’une manière critique, en pensant l’économie non pas comme une science isolée mais comme un outil pour comprendre la réalité et la transformer.
Je crois que l’économie féministe nous offre précisément cela : un outillage théorique, conceptuel et méthodologique pour comprendre le monde et le transformer dans un certain sens. Et c’est là qu’entre la dimension féministe, comme projet politique de transformation qui se construit, selon moi, à la croisée de l’académie et de l’activisme. Personnellement, en tant que chercheuse au CONICET [l’équivalent argentin du CNRS, NdT], je fais surtout un travail académique — mais travailler à partir de l’économie féministe donne du sens, le sentiment d’un engagement.
En Argentine, l’expansion de l’économie féministe a été progressive : elle commence timidement dans les années 2000, mais elle s’articule ensuite très fortement, à partir de 2015, avec le surgissement du mouvement Ni Una Menos. À ce moment-là, la massification des féminismes s’entrelace avec la diffusion de l’économie féministe, et les deux se nourrissent mutuellement.
L’économie féministe apporte des concepts, des analyses, des données empiriques pour alimenter les revendications féministes ; et le mouvement féministe, lui, ouvre à…
Auteur: ugopalheta

