Le régime soviétique ne s’y trompera pas et interdira le bouquin, le qualifiant de « parodie scandaleuse du communisme ». Nous ne sera jamais publié en russe du vivant de l’auteur. En 1931, Zamiatine écrit à Staline pour que celui-ci l’autorise à vivre à l’étranger, ce qui lui sera accordé. Il meurt à Paris en 1937.
Avec ce roman, Zamiatine invente un nouveau genre : le roman dystopique. Inspirateur de Huxley et Orwell, pourfendeur de la rationalisation à l’extrême des existences par le pouvoir, il écrit surtout à charge contre « le Mur vert » séparant « nos machines, notre monde parfait, du monde déraisonnable et informe des arbres, des oiseaux, des animaux ». Plus qu’une critique du « socialisme réel », il s’agit d’une dénonciation de la trajectoire prise par les sociétés modernes, arrimées à l’idéologie du progrès et à la foi dans les technosciences. D’ailleurs, Zamiatine anticipe la conquête spatiale (le narrateur a construit un vaisseau spatial).
Dans le monde imaginaire de Zamiatine, tout est aseptisé, parfaitement ordonné, jusqu’à la vie sexuelle. Aucune place à l’imprévu. La régulation chronométrée de l’Organisation Scientifique du Travail de Taylor est poussée au bout de sa logique dans chaque aspect de l’existence. Avec cette sentence, qui résume la mécanique implacable de cette société dystopique posée en miroir de la nôtre : « le seul moyen de libérer l’homme du crime, c’est de le libérer de la liberté ». Au passage, l’individu est réduit à un numéro pour mieux se diluer dans la masse. Les bâtiments sont de verre pour que les vies soient mises à nu et se mènent aux yeux de tous et toutes. Le contrôle est permanent. Pour autant, la vie déborde et ressurgit au détour d’un être désiré, d’une expérience artistique, du sentiment d’un manque. Le sauvage redonne peu à peu le goût de la liberté à quelques protagonistes, qui se…
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