« Les cours en visio me donnent envie de mourir », ce n’est pas uniquement une phrase que l’on peut entendre sortir de la bouche d’un étudiant aux ongles rongés, yeux cernés, clope roulée au coin de la bouche sur la pelouse d’un campus universitaire, c’est aussi le titre du livre de Marion Honnoré, paru aux éditions Le monde à l’envers le 7 octobre.
Nous en partageons cette semaine quelques bonnes feuilles.
Le concept de l’angoisse.
J’écris aujourd’hui mais je ne me souviens plus. Je sais que l’on peut conceptualiser l’angoisse, la décrire en langage discursif, théoriser, saisir l’essence, mais la faire voir, je ne peux pas. Je voudrais pouvoir dire ce qui me tombait dessus toutes les fois qu’il fallait allumer la webcam. Cette masse. Cette oppression.
Angoisse. Racine latine : angere, étrangler, enserrer. Je ne me souviens plus de l’angoisse. Je ne me souviens plus de sa matérialité, de sa couleur, de son odeur, à quoi ressemblait mon angoisse devant l’écran d’ordinateur, je ne me souviens plus, quelque chose sur le plexus solaire je crois, un poids en haut du ventre, et ce, quoi que je fasse, de la méditation, du yoga, toujours le poids en haut du ventre, je n’ai plus aucun souvenir de cette angoisse,- c’est bien, non ? C’est une bonne chose ? C’est une bonne chose de ne pas se souvenir ?-, à quoi ressemblait mon angoisse, comment elle m’assaillait, et comment je vrillait, oui, ça je m’en souviens, que je partais en vrille, qu’avant l’heure des visios, fumant ma clope sur le balcon, je l’aurais bien enjambé le balcon, alors je rentrais vite, je marchais dans l’appart, je faisais le tour de l’appart, le salon la chambre la salle de bain la chambre surtout pas le balcon, il paraît qu’il existe des applications pour compter le nombre de pas que l’on fait chaque jour, j’aurais pu exploser le compteur, je marchais comme une dingue, j’étais dingue à vrai dire, mais je ne me souviens plus de mon angoisse, de sa matérialité, de son odeur, de sa couleur.
Je me souviens qu’une fois je n’ai pas pu. Je suis restée assise devant l’ordinateur, tétanisée, muette, non pas folle, habitée, mais au contraire toute vide, dépossédée de moi, aliénée ? C’est ça l’aliénation ?, quand on est étranger à soi-même ?, quand on n’est plus soi-même ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit, ce n’est pas moi qui fait ce cours, ce visage et cette voix sont ceux d’une étrangère.
Je ne peux pas, et l’heure tourne, j’imagine les élèves…
La suite est à lire sur: lundi.am
Auteur: lundimatin

