Les grands yeux

Hier au soir, j’ai vu un film réalisé en 2009 par Elia Suleiman, Le Temps qu’il reste. Elia Suleiman est palestinien, chrétien palestinien et citoyen d’Israël. Dans Le Temps qu’il reste, il est question de Nazareth où le réalisateur est né en 1960, de la prise de contrôle de la ville par les Israéliens, comme de toute la Galilée, en juillet 1948. Il est question de la famille Suleiman, de la jeunesse du père, résistant et beau comme un acteur de cinéma.

Tout est filmé à distance, sans pathos, les bâtiments ont des teintes pastel, le paysage est très doux, la violence n’en est que plus inconvenante. Je pense notamment au jardin des Oliviers où le père est détenu ainsi que de nombreux Nazaréens en cet été 1948. Une bonne sœur vole de l’un à l’autre pour leur donner à boire. Ils sont attachés, les yeux bandés, à genoux le plus souvent, ils sont là depuis longtemps. Le père est encore debout, face au paysage qu’il ne voit plus, qui ne lui appartient plus. Les soldats israéliens ne tarderont pas à l’y jeter, par-dessus le muret de pierres, après l’avoir copieusement tabassé.

Comme dans d’autres de ses films, Elia Suleiman joue son propre rôle. Il revient à Nazareth. Ses parents sont morts, mais l’appartement, où clignote un arbre de Noël, est inchangé. Elia Suleiman ne dit pas un mot, connaît de longues stases, debout, figé, comique, les yeux légèrement agrandis, comme sous l’effet d’une stupeur native. Nous lui savons gré, et plus encore aujourd’hui, de ne pas recouvrir de mots l’incompréhensible, l’inconcevable, de ne pas faire rentrer dans le rang ce qui ne peut pas l’être. Nous lui savons gré d’être stupéfié, de nous permettre de l’être, nous aussi.

Avant de voir Le Temps qu’il reste, je ne savais pas qu’Elia Suleiman allait recevoir ce 17 octobre un Vigo d’honneur pour l’ensemble de sa carrière. J’imagine d’ailleurs les yeux de Jean Vigo,…

La suite est à lire sur: www.la-croix.com
Auteur: Maryline Desbiolles

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