Les jeux du cirque : passion, sensations et émotions dans l’Antiquité romaine

Les courses de chars, de même que les combats de gladiateurs, apparaissent de nos jours comme l’un des spectacles emblématiques de la Rome antique. Rappelons que les courses de chars avaient lieu dans des cirques, tandis que les combats de gladiateurs, qui n’appartenaient pas au programme des jeux du cirque, se déroulaient soit sur les forums, soit dans des amphithéâtres, comme le Colisée.

Notre perception moderne des courses de chars romaines reste encore largement influencée (voire déformée !) par Ben-Hur : A Tale of the Christ, le roman à succès de Lewis Wallace, paru en 1880, et surtout par ses multiples adaptations cinématographiques avec le fameux passage de la course de chars, en particulier dans la version de 1925 et dans celle de 1959. La reconstitution architecturale du cirque y est pour le moins fantaisiste, de même que les costumes des cochers et les chars. Il n’est pas certain en outre que tous les coups étaient permis entre les cochers, comme on le voit dans ces films.

Ces séquences comportent aussi quelques gros plans sur les spectateurs qui tantôt bondissent de leur siège, tantôt sont surpris, tantôt sont en larmes… Mais qu’en était-il réellement dans l’Antiquité ? Comment le public réagissait-il lors des courses de chars et des autres spectacles des cirques ? Quelles émotions et sensations éprouvait-il ?

Depuis plusieurs années, des chercheurs tentent d’appréhender l’expérience sensorielle et émotionnelle des hommes et des femmes de l’Antiquité, ce que des universitaires anglophones ont appelé le « sensory turn » des classical studies.

Des divertissements très appréciés

Il faut préciser tout d’abord que de nombreux passages de la littérature ancienne attestent l’engouement suscité par les courses de chars auprès de l’ensemble de la population de l’Empire romain, même si certains auteurs antiques, membres ou proches des cercles aristocratiques, tendent à réduire ces amateurs au peuple et aux esclaves. Pourtant, plusieurs textes montrent bien que des sénateurs ou des intellectuels, comme nous dirions de nos jours, appréciaient eux aussi grandement ces divertissements, de même que certains empereurs.

Ainsi lit-on dans Les Histoires d’Ammien Marcellin (trad. de É. Galletier et de J. Fontaine, Paris, CUF, 1968) :

« Et c’est une chose tout à fait étonnante de voir une plèbe innombrable, l’esprit envahi par une sorte de passion brûlante, suspendue à l’issue d’une course de chars. Ces futilités et autres semblables ne permettent pas que l’on fasse à Rome rien qui soit digne de mémoire ou rien de sérieux. »

Cette passion des courses de chars a laissé en outre de nombreuses traces matérielles qui sont parvenues jusqu’à nous.

Plus de soixante cirques nous sont connus, répartis tout autour du bassin méditerranéen et même au-delà, puisque les restes d’un cirque ont été découverts par exemple à Colchester, en Angleterre. Nombre de musées conservent également de nos jours différents types d’objets (manches de couteau, lampes à huile, bas-reliefs, médaillons, sarcophages…), mais aussi des mosaïques ou encore des fresques d’époque romaine qui portent la représentation de cochers, de chevaux, parfois même toute une course de chars.

Comment expliquer un tel attrait pour ces compétitions hippiques ? L’historien n’est malheureusement pas en mesure de sonder les cœurs et les Romains de l’Antiquité avaient sûrement de multiples raisons de se rendre au cirque. Il est certain en tout cas que les courses de chars procuraient à l’assistance de multiples sensations et émotions.

Un suspense renouvelé

Une lecture attentive des textes anciens révèle en effet que les cirques, durant les courses de chars, constituaient un univers sensoriel particulièrement stimulant. Prenons l’exemple du Circus Maximus à Rome, le plus grand cirque de l’Empire romain et, selon toute vraisemblance, le plus grand édifice de spectacle de l’Antiquité romaine. Il aurait compté entre 200 000 et 225 000 places assises, et si nous ajoutons les spectateurs qui restaient debout au sommet des gradins, cet édifice pouvait probablement accueillir jusqu’à 250 000 personnes. Plusieurs sources textuelles évoquent des bousculades à l’entrée du cirque et des spectateurs serrés les uns contre les autres dans les tribunes.

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Auteur: Sylvain Forichon, Chercheur en histoire romaine, Université Bordeaux Montaigne