Lettre à Boualem Sansal
Par Ali Farid Belkadi
Il est des silences qui protègent et des paroles qui blessent. Il est des critiques qui éclairent et d’autres qui humilient. Et puis, il y a les mots de vos livres, jetés sans égard, sans tendresse, sans fidélité – comme s’ils ne venaient plus du pays, mais d’un balcon haut perché d’où l’on toise la foule algérienne, depuis Saint-Germain-des-Prés.
Monsieur Sansal, vous qui n’avez pas le talent du grand Kateb Yacine, il ne s’agit pas ici de vous interdire de critiquer. L’Algérie, comme toute nation vivante, doit être interrogée, secouée et, pourquoi pas, parfois même dénoncée. Mais toute critique n’est pas justice. Toute colère n’est pas courage. Et toute franchise n’est pas loyauté.
Lorsque vous parlez de votre pays l’Algérie, qui vous a tout donné, comme d’un navire échoué, irrécupérable, irrémédiablement corrompu ou fanatisé, vous ne décrivez pas l’Algérie – vous renforcez l’image que ses adversaires rêvent d’elle. Vous prêtez votre voix à ceux qui, depuis des décennies, veulent nous convaincre que le peuple algérien ne mérite ni son sol, ni son drapeau, ni sa liberté. Que l’Algérie était presqu’un désert sans nom. Qu’elle n’est qu’une simple création française.
Ce qui blesse dans vos propos, ce n’est pas la sévérité, c’est l’absence d’estime, l’absence d’espoir, l’absence de pudeur et l’absence de nuance, de teintes et de coloris. On peut dénoncer sans mépriser, ni honnir. On peut accuser sans abandonner. On peut désespérer sans mépriser le peuple dont vous êtes.
Vous parlez de l’Algérie depuis l’extérieur, mais vos mots entrent chez nous comme des coups de vent glacés. Et pendant ce temps, ici, des femmes enseignent dans des écoles de montagne, des médecins soignent dans des dispensaires reculés, des jeunes codent, innovent, s’organisent, écrivent. Ici, des hommes et des femmes, anonymes…
Auteur: Ali Farid BELKADI

