Le mois dernier, nous avions publié Un dôme de poésie, une lettre de Mathieu Yon, adressée à la poétesse palestinienne Alaa al-Qatraoui. Cette dernière l’a lue et a souhaité à son tour lui répondre, en voici la traduction. (L’originale en arabe est accessible ici.)
Lettre aux serres de Mathieu, à Dieulefit, France
le 24 juin 2025
Ta lettre m’arrive, ô Matthieu, alors que je lis L’Étranger d’Albert Camus. Et j’ai réalisé que j’oubliais souvent qu’il y avait un roman dans ma main, et que j’étais une lectrice ; au moment où je disais à son héros, Meursault, qui s’était assis toute une nuit à côté du corps de sa mère avant son enterrement : « Tu es chanceux… vas-y, serre-la contre toi ». Et quand il ressentit la somnolence, je lui ai dit : « Ne t’assoupis pas, imbécile. Tu pourras dormir d’autres nuits, sauf cette nuit. Ne fume pas de cigarettes, car tu n’as pas besoin d’apaiser ton chagrin. Il convient que les mères soient pleurées par leurs fils d’une immense tristesse ». À un certain moment, j’ai ri en me disant : Que fais-tu ? Ce n’est qu’un roman, ô Alaa.
Est-ce la peur de l’absence d’un adieu à ceux que nous aimons ? Ou bien parce que la guerre ne nous a pas donné une occasion digne pour l’adieu. Tu me parles de la rosée accrochée à la terre à Dieulefit, et je te parle des décombres dans lesquels se sont mêlés les corps démembrés et les lieux, jusqu’à ce que les formes des chemins changent, et je m’aperçois que je m’interroge cent fois sur le chemin : Où suis-je ?
Et il semble triste que tu m’aies rappelé ce qu’est la terre, sa forme originelle, un lieu où poussent les roses, les arbres, l’herbe, et les tomates rouges, celles que, selon ta description, nous n’avons pas vues depuis de longs mois. Mais il est heureux que je garde encore la douceur de son toucher dans ma mémoire poétique.
Le gris me tue. Il s’étend peu à peu…
Auteur: dev

