Lettre sur la perte

En octobre dernier, nous publiions en librairies les excellentes Lettres sur la peste d’Olivier Cheval. Comme de coutume sur Twitter, quelques esprits contrariés et obsédés par le complotisme ou l’anti-complotisme dépensèrent plus d’énergie à dénigrer le livre qu’à le lire. Attentif, Fred Bozzi a pris la plume pour enrichir et élever le débat.

Olivier,

J’ai lu ton livre. Comme d’habitude, en retard : ici, on est ravitaillé par les corbeaux. Par contre, à peine l’avais-je ouvert, j’apprenais que d’autres voulaient le fermer pour toujours – hors de question d’y voir autre chose que des jérémiades. Je voulais te dire que pour moi, il est de ceux qui doivent exister. Car il tente de réanimer une chose en voie de disparition dans nos vies. J’espère donc entrer en résonance avec elle, et toi – désaccords compris.

Manifestement, nous n’avons pas la même vie. Nous ne fréquentons pas les mêmes lieux, nous n’apprécions pas les mêmes trajets, nous ne vivons pas les mêmes amours. Peut-être se croisent-ils parfois. En tout cas nous n’avons pas vécu le même confinement. A part la peur et une pensée pour les gens piégés, à part la conscience de l’aubaine que l’événement constituerait pour la cybernétique, il a été pour moi une libération.

C’est l’époque où je travaillais à la ville, à deux heures de voiture-train-métro – avec les portables des autres en guise de paysage. Alors confinement, ça voulait dire soulagement. C’était vivre dans ma grotte. Le printemps poussait, les odeurs étaient charriées par la rivière, les voitures ne traversaient presque plus le hameau. Je n’avais aucun besoin de signer un papier pour m’autoriser à dériver alentour, personne n’aurait pu me serrer dans les méandres d’une forêt que je connais comme ma poche.

Ceux qui accablent ton livre penseront que je suis, moi aussi, un privilégié. Ils n’ont pas tort. L’hiver je profite d’une vallée où tout est humide et froid, où les arbres sont en cadavres et où il n’y a pas de lumière. Le reste du temps je goûte à une vie sans éclat ni carrière brillante. Tout ça pour dire que j’ai plutôt le privilège d’être paumé. J’ai l’impression que toi aussi – au moins dans le monde d’après, et que nous avons la même quête de sens : comprendre ce qui s’est passé depuis trois ans. Et en plus de parler de dérive biopolitique, nous réfléchissons ce que nous avons vécu. Les mots manquent, évidemment, puisqu’il s’agit de formuler le diffus, pas de…

La suite est à lire sur: lundi.am
Auteur: dev

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