L'Exil, mouvement révolutionnaire

« C’est dans l’exil que naissent les citoyens du Nouveau-Monde », écrit d’une main fiévreuse l’anarchiste Ernest Cœurderoy dans son brûlot Hurrah !!! ou La Révolution par les Cosaques, qui fit grand bruit lors de sa parution en 1854. « De ce poteau d’exil qu’on a tenté de rendre infâme, je veux faire une colonne de marbre et d’or », ajoute-t-il, bravache. Aujourd’hui comme hier, l’exil est méprisé. Aujourd’hui comme hier, on reproche aux exilés leur antipatriotisme, on leur reproche leur courage, on les enferme ici pour mieux les punir d’avoir voulu être libres, pour avoir osé traverser des lignes tracées sur une carte.

Le Nouveau-Monde que peuplent les exilés du XXIe siècle n’a pourtant rien d’enviable : c’est un cimetière marin, et pas celui que chantait le poète. Pour un Aquarius affrété à leur rescousse, combien d’esquifs à la dérive, combien de coquilles de noix retournées ? La Méditerranée roulerait des tombereaux de carcasses jusqu’à nos côtes, si la marée animait ses entrailles. De lassitude, comme on recrache un bout de viande coincé entre deux dents, elle avait rejeté sur une plage turque le corps sans vie d’Alan Kurdi, mort noyé à l’âge de trois ans. C’était le 2 septembre 2015. Depuis, près de 30 000 exilés sont morts en voulant gagner le continent qui a fait des droits de l’homme son apanage. 30 000, sous le patronage de Frontex, l’agence européenne de contrôle aux frontières, et des garde-côtes de toutes les nations libres et moins libres du pourtour méditerranéen.

Cœurderoy est un exilé. Un exilé politique, condamné à la déportation par coutumace en 1849, sentence qui l’oblige à fuir la France pour la Belgique, puis la Suisse, l’Espagne et l’Italie. Ses Jours d’Exil, écrits entre 1848 et 1855, témoignent de cette vie d’errance dont il fait une force. Il a été contraint et forcé de fuir la France après la Révolution de 1848, dont l’échec reste chez lui une blessure profonde, qui motive son appel au chaos et à la guerre, seule façon selon lui d’abattre la société bourgeoise. En révolutionnaire, en anarchiste, en désespéré, il a chanté cet exil qui « centuple la vie de l’homme en lui donnant l’humanité pour patrie ».

Car l’exil, c’est le mouvement. L’exil est anti-bourgeois, il est le geste de l’homme qui cherche un monde meilleur, qui veut en finir avec les frontières aux allures de charniers. On n’arrête pas le mouvement, on le contient jusqu’à ce que la digue cède.

La suite est à lire sur: lundi.am
Auteur: dev

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