Naître au fin fond de la mer des Sargasses, au large de la Floride. Dériver pendant des mois, sous forme de larve, le long des mégacourants océaniques. Remonter les cours d’eau européens, y faire des réserves pendant des années. Reprendre le large. Nager des milliers de kilomètres dans les abysses pour retrouver son lieu de naissance, y copuler, et mourir.
Ainsi va la vie des anguilles européennes (Anguilla anguilla). Ou du moins de certaines d’entre elles. Chaque année, des millions de civelles (nom donné aux anguilles juvéniles) voient leur voyage aquatique brutalement dévié. Capturées en rivière, elles sont stockées pendant des jours dans des bassins clandestins avant d’être envoyées vivantes vers la Chine ou le Japon, où elles sont engraissées puis revendues à prix d’or. L’anguille ne pouvant se reproduire en captivité, et les espèces locales ayant trop décliné pour assurer la demande, le kg peut s’arracher à 6 000 euros.
Générant jusqu’à 3 milliards d’euros d’argent sale par an (d’après les estimations d’Europol), le commerce illégal de cette espèce classée en danger critique d’extinction est considéré comme le plus grand crime environnemental d’Europe. Les polices du monde entier tentent depuis des années de l’endiguer. Cette année, une avancée majeure a été faite, avec le démantèlement d’un réseau tentaculaire, actif sur trois continents et amassant des dizaines de millions d’euros.
L’enquête conjointe que la justice et les douanes françaises viennent de boucler — dont Reporterre a pu consulter de nombreux éléments — offre une compréhension inédite d’un trafic aussi lucratif que sophistiqué, et de l’architecture du réseau international de trafiquants qu’il met à l’œuvre.
Fourgonnette blanche et hangar clandestin
Le premier fil de la pelote a été tiré en 2023. La nuit n’est pas encore dissipée, en cette froide matinée de février,…
Auteur: Erwan Manac’h, Hortense Chauvin

