Dès potron-minet, radios et journaux déversent des tombereaux de morts sur nos journées. D’un côté, les décès ordinaires auxquels on s’attend et qui alimentent les faits divers (les tué·es de la route, les assassinées conjugales, les fins de vie devenues nécrologies) ; de l’autre, des cohortes de morts dont les chiffres monstrueux disent l’invraisemblable. De jour en jour, de mois en mois, l’invraisemblable est devenu ordinaire, et l’ordinaire invraisemblable.
Comment ne pas s’habituer à ces litanies et ne pas en rester à l’indignation ?
Les mort·es en Méditerranée ou dans la Manche sont normalisé·es en statistiques attestant de nouveaux records, d’une élévation de la courbe, d’un bilan qui ne cesse de s’alourdir. Les migrant·es envoyé·es à la mort ne sont pas individualisé·es mais forment une masse informe, corps collés les uns aux autres, ballottés et jetés sur la plage. Inscrit·es dans une filiation, une fratrie, une maisonnée, ils et elles échouent sur nos côtes, anonymes, les yeux encore ouverts sur un horizon espéré, falsifié, puis volé. À la merci d’hommes de main s’enrichissant du trafic d’êtres humains, ces migrant·es téméraires jouent leur va-tout, parce qu’ils et elles n’ont plus rien à perdre, sinon leur vie. Ces mort·es en sursis n’iront pas en enfer, car ils et elles l’ont déjà traversé. Pour eux et elles, la consigne de Dante est nulle et non avenue, puisque toute espérance les avait déjà quitté·es au moment où lâchaient les amarres.
L’écoute de cet égrenage quotidien induit une pétrification du cœur et de l’esprit à l’égard de ces mort·es lointain·es qui, certes, échouent sur nos rivages, mais dont on renvoie bien vite la responsabilité aux instances internationales, aux ONG, en se dédouanant individuellement par l’intermédiaire de dons et de manifestations. Comment ne pas s’habituer à ces…
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Auteur: Rose-Marie Lagrave

