Lu : Le journalisme intégral, d'Antonio Gramsci

I) Les textes de 1916-1918 : journaux-marchandises et journal socialiste

Le journalisme a été la première forme d’engagement politique de Gramsci. Il a en effet abandonné ses études universitaires en 1914 – il étudiait la linguistique – et a commencé alors à travailler pour des journaux socialistes, principalement l’Avanti ! (le quotidien national du Parti socialiste italien) et le Grido del popolo (hebdomadaire turinois également socialiste).

Les trois premiers textes de ce recueil sont des articles publiés dans l’édition piémontaise de l’Avanti !, et sont datés respectivement du 22 et du 23 décembre 1916, et du 27 décembre 1918. Gramsci s’y attaque aux journaux bourgeois dans leur ensemble : « Boycottez-les ! boycottez-les ! boycottez- les ! » (p. 33 et p. 39). Car le journal bourgeois est d’abord un « journal-marchandise » (p. 43) qu’il s’agit d’écouler le plus massivement possible ; et, pour cela, il transforme et déforme les informations de sorte à les conformer aux courants dominants de l’opinion publique. Mais c’est encore là « le cas le plus honnête – ou le moins malhonnête – de mercantilisme journalistique », puisqu’il arrive aussi, souvent, que les journaux tâchent plutôt de modeler l’opinion publique en fonction d’intérêts privés. Alors, « il se vérifie ce cas étrange : que la volonté, l’intérêt, le calcul d’une demi-douzaine de propriétaires de journaux s’impose aussi aux intérêts et à la volonté de toute une population » (p. 38).

Gramsci met en lumière un paradoxe. La presse bourgeoise sert les intérêts économiques et/ou politiques des capitalistes, et pourtant elle est largement lue par les classes populaires : « des centaines de milliers d’ouvriers donnent régulièrement, chaque jour, leur argent au journal bourgeois, contribuant ainsi à créer son pouvoir » (p. 31). Pire encore, c’est le désir des ouvriers de connaître les événements du pays et du monde que la presse bourgeoise instrumentalise : « en exploitant notre curiosité, ils la transforment en une arme offensive qu’ils retourneront, quand cela leur conviendra, contre nous » (p. 39). On pourrait parler à cet égard d’une véritable aliénation médiatique (dans le sens précis que le terme aliénation a chez Marx) : les ouvriers sont dépossédés de leur propre activité intellectuelle, qui en vient à s’opposer à eux dans la mesure où elle est corrompue par les médias dominants. Ces derniers, autrement dit, ne répondent aux…

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Auteur: Yohann Douet Acrimed

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