La transition énergétique va redessiner le monde et nous sommes à la croisée des chemins. Sera-t-elle « ultracapitaliste », avec des acteurs privés, Gafam en tête, en mesure de dicter des choix de société au bénéfice des 1 % les plus riches ? Ou au contraire articulée autour d’une « socialisation de l’énergie » capable de rééquilibrer les inégalités de richesse ?
Pour Lucas Chancel, professeur à Sciences Po Paris et auteur de Énergie et inégalités, une histoire politique (éd. du Seuil), le second scénario est tout sauf utopiste au regard de notre passé récent. Il devrait même s’imposer, d’urgence, comme « projet de pilotage de l’économie [et] d’émancipation ».
Reporterre — Pourquoi, selon vous, les choix que nous ferons dans les prochaines années en matière de production d’énergie redessineront les inégalités de richesse et de pouvoir ?
Lucas Chancel — Ceux qui contrôlent l’énergie contrôlent la société. Depuis deux siècles, les débats ont été vifs sur qui doit posséder les mines de charbon, qui doit posséder le système de distribution d’électricité, etc. Au moment où nous devons transformer de fond en comble notre système énergétique, le risque est que des décisions soient prises de manière non démocratique.
Dans les années 2000, nous avons laissé les Gafam privatiser le monde immatériel. Ces mêmes acteurs privatisent aujourd’hui le monde matériel, en investissant dans l’énergie pour répondre aux besoins énormes de l’intelligence artificielle.
Microsoft a par exemple investi pour relancer le réacteur nucléaire de Three Miles Island (États-Unis), qui était à l’arrêt depuis une dizaine d’années. Elon Musk a également un plan pour la transition écologique, articulé autour de l’électrification du monde. Ces acteurs dessinent un futur décarboné qui ne serait pas égalitaire, sans droit de regard démocratique sur l’usage que…
Auteur: Erwan Manac’h

