Dans son dernier livre « À l’est des rêves », l’anthropologue Nastassja Martin parle de sa relation avec Daria, une femme Even — un peuple nomade d’éleveurs de rennes — qui a fait le choix de retourner vivre en forêt, et de s’adresser aux éléments. Cette chronique leur est adressée.
Chaque jour, je vais saluer la rivière qui coule en bas du champ. Personne ne se souvient quand elle a commencé à couler. Mais cet été, j’ai bien cru qu’elle s’arrêterait. J’étais inquiet pour mes cultures maraîchères, mais j’avais aussi peur de perdre la rivière. J’ai senti que notre sort était lié : si elle disparaissait, mes champs, mon métier et mes usages s’arrêteraient avec elle. Je lui appartenais. Cette appartenance n’était pas aliénante, car il n’y avait aucune domination de sa part, aucune prise de pouvoir.
La rivière n’a pas besoin de moi, mais parfois, à force de m’adresser à elle, j’imagine qu’elle reconnaît ma présence, comme le rouge-gorge qui se poste sur un piquet en bois dès qu’il m’aperçoit. Je puise l’eau dans son lit, avec une petite pompe thermique et un tuyau que j’immerge lorsque j’ai besoin d’irriguer. L’eau de la rivière fait pousser les légumes du champ, que je vends aux habitants de ma commune, me donnant ainsi un revenu. Je ne suis propriétaire de rien. Ni de la rivière, ni du champ, ni des légumes. Je suis comme la rivière, je ne fais que passer.
Cet été, en voyant son niveau baisser, laissant apparaître les cailloux, j’ai vécu l’angoisse de son assèchement, et j’ai commencé à envisager des aménagements pour maintenir mon activité économique : un forage, une retenue collinaire. Ces aménagements, au-delà des questions réglementaires et des conséquences sur l’environnement, posaient finalement une tout autre question : si je les réalisais, que deviendrait mon lien à la rivière ?
Honorer la rivière
Du point de vue de l’État et des associations environnementales : un forage est préférable à un « prélèvement » dans le milieu vivant. Mais cette réduction de l’eau à son usage purement « hydrique », quantitatif, escamote complètement le lien avec les éléments. Quand je puise dans la rivière, je mesure sa fragilité, et ma responsabilité. Quel lien d’appartenance pourrais-je avoir avec un forage…
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Auteur: Reporterre

