Marcher, marcher, même en dormant

Alpa Shah, autrice de cette Plongée dans la guérilla naxalite a construit l’ouvrage ainsi sous-titré autour du récit des sept nuits de marche nocturne qu’elle a effectuées en 2010 au sein d’un escadron de guérilleros en route vers une forêt du Jarhkand, dans l’Inde orientale, où devait se tenir une conférence régionale de leur organisation maoïste. Comme nous y incite la très éclairante préface de l’éditrice, le Livre de la jungle insurgée n’est pas sans rappeler l’Hommage à la Catalogne de George Orwell, avec sa juxtaposition, littérairement fort réussie, entre une narration à la première personne, pleine de suspense et de rebondissements, et la socio-histoire d’un grand combat – en l’occurrence celui d’une rébellion vieille de 50 ans et déployant au cœur du sous-continent plus de 10 000 combattantes et combattants.

A la démarche de l’anthropologue qu’elle est, le parti-pris du récit à la première personne ajoute une forme d’auto-analyse qui, tout en ajoutant une dimension émotionnelle bienvenue, ne l’éloigne pas d’une démarche rigoureuse et scientifique. A plusieurs reprises, Alpa Shah évoque son propre parcours de fille de migrants indiens au Kenya, qui y a connu une enfance privilégiée mais aussi les restrictions patriarcales, avant sa vie d’adulte à Londres. Comme le dit l’éditrice : « Le fait qu’elle soit indienne, mais aussi britannique, racisée et « occidentale », femme dans un monde d’hommes, dans l’escadron mais extérieure à lui l’aide à en décrire admirablement les rapports sociaux, n’oubliant pas de s’interroger sur le genre, la caste, la classe, dont les oppressions restent à l’œuvre dans un mouvement qui se réclame pourtant de l’égalité. »

Eprouvant vite dans ses propres muscles que cette forme de guérilla dans laquelle elle s’est plongée « ressemble à une marche d’endurance éternelle consistant, en chaque lieu, à essayer de survivre tout en effaçant sa présence », elle va découvrir, d’un parcours nocturne à l’autre, qu’on peut s’endormir et continuer à marcher. Expérience qui repose toute entière sur la puissance du collectif : seul, l’endormi tomberait. Mais dans cette file où chacun s’attache au pas de l’autre, l’ensommeillé reste constamment porté en avant, littéralement ou pas. L’auteure va même découvrir qu’un chef naxalite peut dormir tout en continuant à défendre la juste ligne de l’organisation : c’est ainsi, rapporte-t-elle qu’elle se retrouve à argumenter…

La suite est à lire sur: lundi.am
Auteur: lundimatin

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