Naufragère

Comme elle est devenue rare la nuit de notre imagination,
rare l’évasion à tue-tête de la pensée.
Nous archivons en masse et les jours se dissolvent.
Le souvenir de ce qui a été détruit décline – point aveugle
au beau milieu du savoir. Au beau milieu du savoir
le temps décompté.

La nature est encore verte, mais le paysage
un fossé qui ne parvient plus à contenir les morts.
La vie muette nous regarde –
rétine irradiée où le monde se pose… cendre naufragère
sur le bitume brûlant.
L’hiver ne revient pas. La nuit avorte.
Nous vivons au rendement, par élimination :
une mémoire après l’autre.
Dans le hangar à bestiaux, l’œil du veau gonfle,
déborde ce qu’il voit
puis fixe l’infini dans l’étendue des camps.

Et voilà que le destin nous lâche, que les normes nous remplacent –
cataracte de notre humanité augmentée – les images
réduites à des stéréotypes auxquels nous adhérons avec fureur.
Nous bousillons nos forces à force de renoncements,
langue morte à nos portes, à nos lèvres.
L’ombre des corps tombe en poussière… l’âme flanche
contre la transparence des mots.
Difficile d’y voir clair dans ce monde aux enchères,
propre, muséal. Difficile d’y voir clair
dans ces empilements de soi dématérialisés – mur de l’oubli
où l’ego prend toute la place, avec
ses tics domestiques, son amour domestique.

Je regarde dans le passé, mais la flaque est trop petite
pour retrouver la nuit au fond.
L’histoire commémore ses morts jusqu’à désintégration.
La conscience – un nom ancien ridiculisé.
L’argent devient la mesure de nos rêves, la règle
qui règle nos échanges… on n’a même plus le courage
de dire ce que l’on pense.
Je regarde dans le présent et je vois l’agitation s’agiter
et je vois l’humain s’auto-suffire dans le miroir vide
d’une intelligence artificielle : objectivité, bonté glaciale,
pensée unique. Ici, l’altérité…

La suite est à lire sur: lundi.am
Auteur: dev

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