Le ciel est bas, couleur d’étain. Un babil d’oiseaux s’élève, happé à intervalles réguliers par le grondement d’un avion. Le vent soulève quelques feuilles mortes — celles encore entières, pas encore dissoutes sur le sol boueux — entre les croix de bois alignées.
Dans ce coin reculé du cimetière de Bruxelles, les morts n’ont ni marbre ni épitaphe. Juste une plaque vissée, parfois un nom, parfois rien. Depuis l’été 2025, la Ville n’a même plus payé son fournisseur : plus de croix, plus de bois. Le temps passe, et les morts se pointent sans signe distinctif. Plus simple, tu meurs.
Yves, 55 ans, ancien sans-chez-soi, marche d’un pas claudiquant entre les allées, les bras croisés dans le dos, béret enfoncé jusqu’aux oreilles. À ses côtés, Florence Servais, 41 ans, travailleuse sociale, s’arrête sur des plaques familières : Valentino, Jolanda… Son ruban rouge dans les cheveux, son blazer rouge et ses chaussures roses tranchent avec le gris ambiant. Plus loin, Cléo, 36 ans, entrepreneure de pompes funèbres, redresse une petite statue d’ange couchée dans l’herbe. Autour d’eux, la terre fraîche raconte les enterrements récents — ceux qu’on ne peut s’offrir en grande pompe.
Recueillir des fragments de vie
Tous trois appartiennent au collectif Morts de la rue, une poignée de citoyens, d’anciens sans-chez-soi et de travailleurs sociaux décidés à ce qu’aucune personne ayant vécu dehors ne parte seule. Depuis vingt ans, ils veillent sur ces tombes modestes, recueillent des fragments de vie, affrontent les humeurs du ciel et l’indifférence. « « Ne meurent que ceux qu’on oublie », c’est notre philosophie », résume Florence.
Tout commence en 2005. Deux corps sont retrouvés à la gare du Midi : deux hommes morts depuis plusieurs jours, que personne n’avait réclamés. Le silence qui entoure leur disparition révolte un petit groupe d’habitants et de travailleurs…
Auteur: Alexandre-Reza Kokabi

