On est bouleversés à juste titre par les échos et images atroces qui nous arrivent ces derniers jours des comptoirs coloniaux au Maroc. On pleure la presque centaine de morts de tous âges, et on entend l’ampleur du long désespoir qu’elles racontent comme une tragédie. Mais on est là en territoire connu : longtemps qu’on s’émeut, périodiquement et par vagues, du durcissement des lois et pactes européens et nationaux, des naufrages en mer emportant des centaines, des corps retrouvés en montagne quand vient le dégel, des adolescents fauchés dans les tunnels frontaliers ou retrouvés gelés au cul des avions.
Et puis. On revient à nos existences, à nos vacances, à nos soucis. Aux baignades dans la mer et aux randonnées en montagne, aux frontières qu’on traverse comme on se mouche. Comme si nos corps étaient étanches. Incapables de se laisser transformer par ce qui a lieu pour d’autres, aux portes de chez soi. Incapables d’en faire un centre de gravité, une urgence absolue, un scandale que rien n’apaise. Nos vies ici, bien assises dans leur droit, ne sont pourtant pas coupées de celles qui en sont privées. L’asymétrie inouïe, obscène, qui nous accorde le droit de circuler et de migrer comme un privilège mérité dont sont privés tant d’autres : n’est pas qu’une circonstance malheureuse dont nous n’aurions qu’à nous indigner comme si nous n’étions pas partie prenante. C’est sur ces vies spoliées empêchées entravées que s’arrachent les nôtres. Où pensons nous puiser nos élans productifs maniaques, si ce n’est à la conscience enfouie qu’ils se nourrissent du sang, de la terre, du droit, de la destruction réelle ou symbolique d’autres ? La consistance anthropologique européenne reste coloniale et assassine, et ça nous va. Combien de personnes pour lutter aux côtés des exilés ? Combien pour ouvrir leur porte, désobéir ? Combien pour travailler à mettre en oeuvre…
Auteur: dev

