Orientations

Vassily Kandinsky. — « Schwarze Linien » (Lignes noires), 1924

De ce seul fait que la vitesse des événements en cours nous fait irrésistiblement penser à cette phrase de Lénine selon laquelle il est des semaines où il s’en passe plus qu’en une décennie, nous savons très exactement dans quel type de période nous sommes entrés : extra-ordinaire. La saturation de l’esprit n’est pas le moindre de ses périls. Pour cheminer dans des événements d’une telle densité, il faut une ligne. Le problème ici est qu’il y en a plusieurs — deux. Dont il faut d’abord déplier les logiques, pour pouvoir en trouver une troisième — qui les réconcilie.

Ligne 1 — Le débordement déborde : ainsi soit-il

Qu’il déborde, c’est comme qui dirait dans son concept. Qu’est-ce que le débordement déborde ? Le cadre institutionnel. Pour une raison des plus simples : il a totalement failli. De la manif merguez aux élections les plus officielles, en passant par les référendums torche-cul, les grands débats monologiques, les conventions citoyennes pantomimes ou les cahiers de doléance préemballés en sacs poubelles, il a failli. À moins qu’il n’ait réussi comme le faux-semblant qu’il était toujours-déjà. Simulacre de « on vous écoute », réalité de « nous ferons ce que nous voulons ».

Lire aussi Loïc Wacquant, « L’émeute, entre jacquerie et carnaval », Le Monde diplomatique, septembre 2023.

On reconnaît indubitablement l’imbécillité bourgeoise aux déplorations de la « brutalisation ». Dans un ordre bourgeois dont les valeurs l’imbibent peu ou prou, la population générale n’a finalement pas d’autre désir que de vivre paisiblement sa vie matérielle. Pour que, sur ce fond d’aspiration à la tranquillité, elle vienne à s’énerver, c’est que de considérables violences antécédentes lui ont été faites. Dit autrement : qu’elle a…

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Auteur: Frédéric Lordon