Depuis le confinement et l’exode civil de 2020, en Bretagne comme ailleurs, la nature a été prise d’assaut. Alertés sur les conséquences écologiques de ce regain de verdure, inquiétés même par une surfréquentation des sites, les élus du pays de Saint-Brieuc ont amorcé une réflexion sur l’avenir des vallées qui dessinent le territoire, en particulier celle des mystiques Chaos du Gouët. La presse en fait large écho, et met déjà en scène les préconisations d’un architecte. Quelque chose se trame, et le lieu s’interroge…
Les pêcheurs font danser les mouches sur le cours de mes eaux, et les enfants sautent mes racines avant d’enjamber les grosses roches de granite. J’aime beaucoup. J’aime aussi la pression des pas sur mon sol, la caresse des mains sur mes arbres, et les crampons qui me grattent la terre pour faire avancer les cycles.
Autant dire que lorsque les lourds sabots me tamponnent, c’est une fête ! Les chevaux libèrent mes troncs échoués, les poissons pourront frayer en paix. Et parfois c’est un homme qui travaille avec son chien pour refaire mes chemins au printemps, histoire que les promeneurs n’avancent pas dans des herbes remplies de tiques.
Ces petites attentions, parole de lieu, je m’efforce de les rendre. J’emploie mon énergie à refaire les gens qui passent en moi. Pour peu qu’ils s’ouvrent assez, je les ressource et les vitalise. J’amplifie leur respiration, j’assouplis les corps, je diffuse les douleurs. J’embaume aussi la tristesse, et dilate les esprits.
C’est vrai que mes passants ne savent pas très bien où je commence, où j’en finis. Quand ils s’éloignent de moi, ils sentent seulement qu’une chose est passée en eux. Ils ont suivi mes courbes, emprunté mes profonds vêtements de feuilles, ils aperçoivent qu’une métamorphose s’est faite. Ils maturent alors lentement la leçon que voici :
Je ne suis pas un divertissement. Je ne suis pas une façon de se reposer du travail avant d’y retourner. Je suis une raison de vivre pour des vivants, et une belle occasion pour eux de se convier : on leur avait soufflé ma secrète adresse, ils se font une joie d’aller la porter à d’autres, comme une flamme fragile et chaleureuse.
Remplis d’une générosité nouvelle, je les vois traverser le pont une dernière fois. Au Triskell qui me sert de virage, certes, un petit regret les prend : ils savent qu’ils atteindront trop vite les routes claires et plates de la cité étendue. Mais pour se rassurer ils se disent qu’ils ne pourraient rester là,…
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Auteur: lundimatin

