L’armée russe attaque les riches sols ukrainiens, les écolos bretons s’en prennent à un étrange train de blé beauçois : l’époque serait-elle à la Guerre des Greniers ? Elle nous rappelle en tout cas notre dépendance alimentaire, la fragilité qui en découle, et fait voir d’un bon œil l’idée d’autonomie de subsistance. Dans ce contexte, Terre et Liberté arrive à point nommé. Son jardinier Aurélien Berlan est philosophe, et il propose un nouveau retour à la terre : celui de la pensée. Finies les abstractions qui ne sont qu’une facette du miroir aux alouettes, le pendant d’un projet aberrant de délivrance : vouloir triompher de la nécessité matérielle, c’est nourrir la racine de l’impasse écologique. Il n’en reste pas moins que le livre, conscient de la propension de certains terrestres à éloigner les concepts du champ de réflexion, s’inquiète d’être dénaturé par une lecture pragmatiste.
J’adore la caresse des mains sur ma couverture. J’imagine que la personne fait grandir son désir de me lire en contemplant les dessins d’arbre et d’outils, de vache et de four à pain. Je la laisse m’ouvrir à sa guise, j’espère lui aller à l’esprit. J’attends surtout le moment où elle tournera la page avec lenteur pour respecter le rythme de mes phrases. Car dès qu’advient cet instant, je sais que je suis aimé. Je goûte alors la vibration de chaque interprétation du lecteur.
Ma joie augmente quand je sens monter en lui l’envie de vivre à sa mesure, de se décider à faire les choses par lui-même plutôt que de les déléguer. Car c’est bien le message que je porte : je suis une expérience tangible qui invite chacun à « reprendre en main (une partie de) ses conditions d’existence » (21).
Il faut bien le dire : vous les hommes, pour assurer votre subsistance, avez pris l’habitude de vous en remettre à d’autres hommes. Ils sont tantôt des maîtres, tantôt des esclaves, jamais de libres égaux. La technique des premiers fait miroiter la possibilité de se libérer de certaines tâches, mais elle masque le fait qu’asservir la nature requiert d’asservir d’autres hommes.
Mon auteur, lui, voit nettement dans cette habitude un rêve délirant de délivrance. Il met Simone Weil en exergue, qui affirme dès ma page 7 qu’en matière de liberté il faut « renoncer à rêver et se décider à concevoir ». Ainsi, pour « affranchir des rêves qui ont mené dans l’impasse actuelle » (11), il m’a fait support papier d’une « conception terrestre de…
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Auteur: lundimatin

