Lorsqu’un livre nous semble important, il arrive que nous en publions quelques bonnes feuilles avant d’interviewer ses autrices ou autreurs. Une fois n’est pas coutume et alors que nous avons interviewé Stefano Harney en juin à propos de All Incomplete – alternatives au capitalisme logistique (Éditions Les Liens qui libèrent]qu’il a coécrit avec Fred Moten, voici quelques bonnes feuilles transmises par leur collectif de traducteurs et traductrices.
Le marché instruit
Aujourd’hui, c’est bien sûr principalement le marché (sa version redressée) qui instruit. C’est le marché qui dispose de notre liberté et de notre temps pour se mettre en position d’offrir une éducation totale. (Si l’État dispose de notre liberté, nous pouvons être sûres qu’aucune instruction pour la réforme n’est à en attendre). La première leçon de cette éducation totale – après l’inévitable diagnostic de la perversion (volontairement mal comprise comme maladie plutôt que comme santé) découlant de notre désinstitutionnalisation – est que nous devons nous améliorer. Mais pas seulement que nous devons nous améliorer, nous devons nous améliorer dans tous les domaines de la vie, dans tous les domaines dans lesquels nous avons été abandonnées. Notre travail, oui, mais aussi notre santé, notre citoyenneté, nos biens, nos enfants, nos relations, nos goûts. Pour nous améliorer, nous devons être instruites. L’instruction commence par imposer l’idée qu’il n’y a rien de mauvais dans l’État, dans les institutions ou dans le marché qui ne soit pas de notre faute. L’instruction exige que nous voyions les lignes droites qu’elle imagine au nom d’une sorte de désir transcendantal d’amélioration – selon une modalité profondément régulatrice de l’imagination en tant que représentation de soi, en tant que représentation de soi-comme-un, Einbildungskraft.
Par contraste avec l’institution, c’est chez nous…
Auteur: dev

