J’ai croisé Boualem Sansal à plusieurs reprises, lors de festivals et tables rondes dont nous étions les invités. Il a toujours le verbe joyeux et la passion de parler de ses romans. La nouvelle de sa disparition fut déstabilisante. L’information à propos de son arrestation m’a fait l’effet d’une pointe d’acier crevant la sphère cotonneuse de ma vie d’écrivaine française. Ce n’est pas la première fois que je ressens cette angoisse, cette horrible étrangeté d’un monde qui vacille, de piliers qui s’effondrent au ralenti et néanmoins avec fracas dans un grand nuage de poussière.
J’essaie d’imaginer comment cet écrivain, visage émacié et longs cheveux blancs, fut soudain happé, sur le sol de son pays natal, dans un long tunnel. Sous un régime qui supporte mal la contradiction et instrumentalise les individus à des fins diplomatiques. Dans un pays, l’Algérie, dont le peuple, comme tous les peuples, aspire à la connaissance, la culture, l’échange, la réflexion, le débat critique. J’espère que le droit et le respect humains vont rapidement prévaloir dans cette affaire, comme ils le devraient chaque fois et partout où des artistes, scientifiques, intellectuels de tous bords, militants pour la paix et la démocratie, pour la sauvegarde de la planète, pour l’égalité des femmes et des hommes, sont pris en otage, salis ou interdits d’expression. Malheureusement, rares sont les histoires simples et bonnes.
La France ne connaît pas d’histoires simples et bonnes. C’est le corollaire de sa situation de puissance passée et présente dans le monde. L’esclavage, le colonialisme, l’Occupation et aujourd’hui, la persistance dans ses hiérarchies sociales et politiques d’une pensée d’extrême droite agissante, empêchent les débats complexes et les prises de parole claires. D’où notre besoin vital d’historiens sérieux, de philosophes ouverts, de poètes sensibles aux malheurs…
Auteur: Estelle-Sarah Bulle

