Basta! : Votre dernier ouvrage étudie le passage de l’utopie d’Internet au capitalisme numérique. Qu’est-ce qu’était « l’utopie d’Internet » ?
Sébastien Broca : C’était l’idée selon laquelle l’informatique en réseau permettrait de mettre à bas certains pouvoirs institués pour devenir un moteur d’émancipation. Née dans les années 1980 avec des mouvements de techno-hippies souvent issus de la contre-culture, elle a rapidement donné naissance à des formes de militantisme plus libertaires, afin d’empêcher l’État de contrôler le « cyberespace ». Je pense par exemple à la création de l’Electronic Frontier Foundation (EFF), en 1990, qui est la première ONG de défense des libertés numériques aux États-Unis.
Dès le départ, l’EFF est ambiguë. C’est une sorte d’hybride entre un instrument de lobbying pour l’industrie informatique et une structure plus classique de défense des libertés publiques. Parmi ses fondateurs, il y a Mitch Kapor, créateur de Lotus (qui est en quelque sorte l’ancêtre d’Excel), et John Perry Barlow, une figure de la contre-culture numérique. En se concentrant sur l’État comme ennemi principal des libertés numériques, l’EFF va sous-estimer pendant des années le danger que représentent les grandes entreprises technologiques pour les libertés.
L’EFF entretient par ailleurs dès le départ des liens étroits avec certains acteurs de la Silicon Valley, avec qui elle partage des intérêts communs. Certains siègent au conseil d’administration de l’ONG, tels que le cofondateur d’Apple, Steve Wozniak. L’organisation reçoit des dons de Microsoft, Apple, IBM ou encore AT&T. Quelques années plus tard, les principaux combats de l’EFF pour la liberté d’expression et la protection des données personnelles se heurtent aux Big Tech, lesquels financent en fait la structure depuis des années.
Comment ces militants des…
Auteur: Malo Janin

