À une époque où le savoir est à portée de clic, pourquoi demander aux enfants d’apprendre encore certains cours et certaines notions par cœur ? En quoi est-ce formateur ? Dans quelle mesure cela peut-il encore les aider à appréhender le monde qui les entoure ?
Avec les intelligences artificielles génératives, il est désormais possible d’obtenir en quelques secondes une réponse argumentée à presque n’importe quelle question. Cette accessibilité inédite du savoir conduit certains à considérer que l’« intelligence » elle-même serait désormais disponible à la demande, au point de rendre les études superflues. Dans ce contexte, pourquoi continuer à apprendre certaines choses par cœur ?
Mémoire et technologies : un questionnement ancien
La question n’est pas nouvelle. Dans le Phèdre, Platon rapporte le mythe de Theuth, dieu inventeur de l’écriture, qui promet au roi égyptien Thamous d’améliorer la mémoire des hommes. Celui-ci lui répond au contraire que l’écriture risque de produire l’oubli, en donnant l’illusion du savoir sans en assurer la possession réelle. À chaque grande transformation technique – de l’écriture à l’imprimerie, jusqu’aux technologies numériques – la même inquiétude resurgit : allons-nous perdre la mémoire en déléguant nos connaissances à des supports extérieurs ?
Mais ces transformations ne se résument pas à une perte. Elles modifient en profondeur notre manière de penser, en nous permettant d’étendre et de redistribuer nos capacités cognitives dans notre environnement. Comme l’ont montré des auteurs tels que André Leroi-Gourhan ou Bernard Stiegler, les techniques ne se contentent pas de prolonger l’action humaine : elles participent à la constitution même de nos capacités cognitives.
Livres, ordinateurs, moteurs de recherche ou intelligences artificielles ne sont pas de simples outils : ils participent à des formes de cognition…
Auteur: Frédéric Bernard, Maître de conférences en neuropsychologie, Université de Strasbourg

