Prôner l’ennui s’apparente aujourd’hui à une forme de nostalgie d’un paradis mythique que nous aurions perdu et, dès lors, est soupçonné de conservatisme, taxé de réactionnaire. Pourtant, le paradis mythique et perdu, c’est ce qui s’appelle l’enfance, du moins quand elle n’a pas été trop abîmée.
Peut-être, pour être plus précis, est-ce ce que les générations qui n’ont pas connu les réseaux sociaux appellent l’enfance. Car on est en droit de se demander à quoi ressemblera la mémoire de l’enfance pour ceux qui l’ont littéralement « remplie » par une activité qui ressemble également à de la passivité : le scrolling.
Scroller, c’est utiliser son doigt pour passer d’un contenu à l’autre, faire défiler des images, des vidéos, des threads, et se faisant, ne pas choisir, fasciné par le mouvement plus que par le contenu. Scroller, c’est agir pour ne pas agir. C’est user de sa main et de ses yeux pour s’abolir dans un contenu aussitôt oublié. C’est évacuer le corps propre pour une hypnose volontaire – quoique parler de volonté soit excessif, il s’agirait plutôt d’abandonner toute forme d’autonomie.
Nombreux sont les parents qui aujourd’hui se lamentent de voir l’enfance de leurs enfants volée par les écrans. Et particulièrement ceux qui ont vu arriver cet objet paradoxal qui ouvre à tous les horizons en enfermant le regard, rivé au flux d’images. Ceux-là qui n’ont pas su adapter leur éducation à la nouveauté de ces écrans mobiles, et qui eux-mêmes ont dû apprendre à les manier, devancés en cela par leur progéniture, bien plus habile, parce que « native ».
C’est alors que le motif de l’ennui est revenu comme un leitmotiv et un regret : cette génération de parents s’est souvenue que de l’ennui étaient nés la lecture, le dessin, l’invention de jeux, la création d’histoires…
Une logique de rentabilité dominante au…
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Auteur: Mazarine Pingeot, Professeur agrégée de philosophie, Sciences Po Bordeaux

