Prendre place, ouvrir l'espace, donner de la voix

Elle prend place dans le fauteuil du présentateur télé. Elle s’assied, et plonge son regard bleu dans le cadran de la caméra. Elle nous regarde. Elle prend une grande inspiration, une deuxième, puis se lance dans la lecture du texte qu’elle a confié à la personne qui s’occupe du prompteur, juste avant l’émission. « Tu as pris une décision, cette fois-ci tu vas parler. » Et l’actrice de théâtre, en grève de l’industrie cinématographique, lentement, sans perdre des yeux sa cible télévisuelle, trace une ligne directe entre les violences qu’elle a subies toute enfant dans le milieu du cinéma et le génocide en cours en Palestine. Sa flèche relie deux vérités impossibles à entendre dans nos sociétés blanches, patriarcales et capitalistes : l’inceste comme fait social majeur ; la guerre génocidaire comme exercice normal du pouvoir colonial.

L’intervention de deux minutes est immédiatement retirée par France Télévision sur son site et devient impossible à revisionner. Sur la parole de l’actrice s’abat en un claquement de doigt la main de l’État. Censure. Tu ne parleras pas. Impossible à ouïr, que le massacre du « cosmos de l’enfance », décrit par Adèle Haenel, relève du même circuit pulsionnel que le massacre d’un peuple. La courroie libidinale et pseudo rationnelle qui vise à faire prendre l’agression pour de la séduction et le génocide pour de la légitime défense, est mise à nue en quelques mots, en deux minutes. La flèche est tirée et le récit majoritaire s’avoue comme tel en sortant tous ses boucliers : il n’y aura pas de réplique mais un couperet, pas de place pour l’improvisation, toute « carte blanche » ne sera jamais qu’un effet de discours, nullement une réalité. Si on refuse de s’habituer à la violence, si elle surprend toujours, on n’est finalement pas surprises : l’ordre se réaffirme et réenfonce sous la chappe de plomb la belle tête qui…

La suite est à lire sur: lundi.am
Auteur: dev