Quand Badinter pensait contre lui-même

On connaît la célèbre injonction de Péguy : « Penser contre soi-même. » L’auteur de Notre Jeunesse invitait son prochain à « se battre » non seulement « contre l’ennemi » mais aussi, et peut-être surtout, « contre soi-même » (1). Est-il permis d’interroger le destin et l’œuvre de Robert Badinter à l’aune de cette double recommandation ? Contre « l’ennemi », l’ancien ministre de la Justice n’a jamais fléchi. L’ennemi pourtant était des plus redoutables. Il portait souvent un nom qui lui assurait un lâche anonymat : l’opinion publique. L’opinion publique qui, en 1981, était majoritairement favorable à la loi du talion : on tue celui qui a tué. Et elle était aussi profondément homophobe. Il a fallu beaucoup de courage à cet homme pour affronter les préjugés de son époque, et faire franchir à notre civilisation un pas, espérons-le, irréversible.

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Je me réfère ici au chapitre consacré à Péguy, dans le livre d’Edwy Plenel Se tenir droit (Le Seuil, 2023).

Il lui a fallu beaucoup de force de conviction pour amener un candidat à la présidence de la République à braver les vents contraires des sondages à quelques semaines seulement de l’élection. Plusieurs années plus tard, il a reconnu qu’il avait craint de la part de Mitterrand une de ces formules ambigües dont il était coutumier. Mais jamais Mitterrand ne fut plus clair que ce jour où il prit devant la France entière l’engagement d’abolir la peine de mort. Et les Français lui ont su gré de son courage. L’ennemi pour Badinter, c’était aussi l’antisémitisme, qui le hantait, et tous les sentiments misérables qui sommeillent au fond de l’être humain. Il a su aussi avoir des mots très forts, et rares au milieu de ses amis, contre…

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Auteur: Denis Sieffert