« Je suis le bruit et la fureur, le tumulte et le fracas » : tout le monde connaît la formule célèbre de Jean-Luc Mélenchon. Elle date de novembre 2010. Celui qui était alors le leader du Parti de gauche en usait pour dire que l’alliance de l’époque, le Front de gauche, n’était pas un « supplétif de circonstance » du Parti socialiste et qu’il récusait toute « coalition contre-nature ».
En 2016, il trouve une légitimation doctrinale de son propos dans le livre de la philosophe Chantal Mouffe, L’Illusion du consensus (Albin Michel). Celle-ci se réfère en effet explicitement à la pensée du théoricien réactionnaire de l’entre-deux-guerres Carl Schmitt, qui faisait du couple « ami-ennemi » le pivot du vieux conflit du « eux » et du « nous ». Considérant que la rationalité ne suffit pas à mettre le peuple en mouvement, elle cherche à définir les « affects mobilisateurs », qu’elle trouve dans l’opposition du peuple et de l’élite.
La radicalisation de la social-démocratie étant désormais impossible et le clivage de la droite et de la gauche étant dépassé, il n’y a pas d’autre solution, face à l’extrême droite montante, que de mobiliser la colère pour rendre hégémonique un « nous » populaire reprenant le drapeau de la souveraineté nationale bafoué par les élites. C’est, dit-elle, la mission d’un « populisme de gauche » que de tourner cette colère non vers les migrants, mais vers l’élite financière et politique.
Le peuple sociologique n’est pas en lui-même un peuple politique.
La mobilisation des affects l’emporte pragmatiquement sur le contenu des alternatives opposées à l’élite. Attiser directement la colère compte plus que la construction patiente de rassemblements politiques dont on se défie a priori. Or, ce faisant, le propos cohérent de Chantal Mouffe tourne le dos à…
Auteur: Roger Martelli

