A la question posée par Médiapart en guise de titre d’article « Le Festival de Cannes serait-il devenu féministe ? », tout nous donnait envie de répondre « oui ». Si ce n’était, outre la dimension opportuniste fort justement soulignée par les journalistes, ce curieux Grand Prix donné en mai dernier à « Valeur sentimentale » de Joachim Trier. Un film dont le personnage principal, cinéaste vieillissant, père absent, sexiste et manipulateur, se voit finalement absous par ses filles mêmes.
L’ouverture est belle, qui annonce, en posant la caméra sur une grande et belle maison bourgeoise, un film sur les fêlures familiales et leurs ravages. Là des générations sont passées et des patrimoines transmettent, avec les murs et les meubles, des héritages plus silencieux et plus pesants. Même si la métaphore de la fissure n’est pas la ficelle la plus fine, on est emballée.
On est surtout emballée par ces deux sœurs, Agnès et Nora, qui ont fait leur chemin en s’y aménageant, entre les portes qui claquent et les éclats de voix parentaux, des échappées et des circulations inattendues. Dans cette même maison, des années plus tard, l’irruption du père, Gustav, lors de la réception qui suit les obsèques de la mère, installe une présence angoissante. Il sera, de fait, durant une bonne partie du film celui qui ne vient jamais quand il est censé venir, et qui ne sait que mettre en scène, ostensiblement et maladroitement, son arrivée dans les réunions familiales.
Comment, après le décès de leur mère, les deux filles vont-elles gérer le retour bruyant d’un père qui les a désertées ? On ne saurait reprocher au réalisateur son happy end ; c’est plutôt sa manière de faire reculer les deux sœurs devant le personnage du père, et, ce faisant, de faire disparaître la thématique de la sororité devant celle du vieillissement du génie créateur (Gustav est donc cinéaste) qui suscite un gros, gros…
Auteur: Sylvie Tissot

