À partir d’un poème de Brecht, Tristan Pellion propose « réfléchir à la relation entre intelligence artificielle et abolition de la pensée – avec la question du mal comme arrière-plan ». Sont aussi et entre autres convoqués Leibniz, Arendt, Foucault, Deleuze, Marx et Théodore Kaczynski.
Il y a presque un siècle, Bertolt Brecht composait un poème satirique, 700 intellectuels adorent un réservoir à mazout. Le voici en presqu’intégralité :
Sans invitation
Nous sommes venus
700 (et beaucoup plus sont encore en route)
De partout où plus aucun vent ne souffle
Des moulins qui moulent lentement et
Des fours derrières lesquels on dit
Que plus aucun chien ne sort.Et nous t’avons vu
Soudain dans la nuit
Réservoir à mazoutHier tu n’étais pas encore là
Mais aujourd’hui
Il n’y a plus que toi.
[…]Dieu est revenu
Sous la forme d’un réservoir à mazout.
[…]En toi, il n’y aucun secret
Mais du mazout.
Et tu en uses avec nous
Non comme bon te semble ni de manière impénétrable
Mais selon le calcul.
[…]Exauce-nous donc
Et délivre-nous du mal de l’esprit.
Au nom de l’électrification
Du progrès de Ford et des statistiques !
Par son style simple mais tranchant, Brecht saisit et exprime le caractère messianique de la technique (Hier tu n’étais pas encore là / Mais aujourd’hui / Il n’y a plus que toi), qui est exacerbé dans le cas de l’intelligence artificielle (il suffit de songer à l’expression « singularité » pour désigner le moment où elle deviendrait consciente). Il semble anticiper, aussi, en quoi celle-ci se présente comme remède à la pensée, au « mal de l’esprit », qu’elle travestit en pur « calcul » et somme de « statistiques ». Le poème de Brecht est donc notre contemporain et j’aimerais, à partir de lui, réfléchir à la relation entre intelligence artificielle et abolition de la pensée – avec la question du mal comme arrière-plan.
Considérons, pour…
Auteur: dev

