Raccourci vers nulle part

Ce 13 mai, l’excellent Alex Ratcharge publie Raccourci vers nulle part aux éditions Tusitala. Nos lectrices et lecteurs les plus attentifs se rappellent certainement de sa formidable BD intitulée AAACABABAB et d’une nouvelle inédite que nous avions publiée en 2019, Scumbag. Dans ce premier roman, l’enquête familiale et la romance maudite ont pour cadre un univers inspiré des squats punks et autonomes parisiens au début des années 2000. En voici la scène d’ouverture.

2002

Ça faisait des lustres que le sac d’os n’avait pas fait des siennes et, bien entendu, c’est arrivé au pire des moments : la nuit où mon groupe a enfin réussi à jouer dans un squat, devant ce que l’on considérait comme des « vrais punks ». Et à Paris, pour ne rien gâcher. Jusque-là on ne s’était produits que dans un garage et trois MJC de banlieue, avec pour tout public les binoclards du lycée.
Pavel, le vieux qui nous avait invités, devait avoir trente ans minimum. Il avait lu une chronique élogieuse de mon fanzine dans Ration totale, et ça nous avait ouvert la maison qu’il occupait avec une dizaine d’increvables : le Sud. Une bâtisse délabrée en bordure de Paris, dans un coin sans verdure ni boutiques ni rien – mi-désert urbain, mi-zone industrielle, entre terrains vagues, périphérique, station-service et usine de traitement des déchets. Et au milieu de tout ça, donc, le Sud, cette oasis aux briques peinturlurées sur dix couches.
Moi devant le bar, le vieux squatteur derrière, on était accoudés aux palettes qui composaient le comptoir. Quand je lui ai réclamé une Kro, il m’a toisé du haut de son mètre quatre-vingt-dix, la paume lovée sur son ventre à bière, avant de me demander si je n’étais pas « un peu trop jeune pour autant picoler ».
Je me suis senti rougir. J’ai bredouillé un truc incompréhensible. Pavel a bâillé, ricané, puis il m’a tendu ma bouteille verte de trente- trois centilitres.
J’ai sorti mon portefeuille de mon jean. « Ça fait combien ?
— Gratos si tu joues. T’es bien là pour ça, que je sache ? »
Avant que je ne le remercie, il s’est tourné vers une petite brune en T-shirt Velvet Underground, qui lui a demandé un Coca light avec un accent espagnol.
Décidément, je n’y comprenais rien à ce squat : je m’étais attendu à ce que tout le monde arbore une crête et un perf, mais la plupart se contentaient de T-shirts de groupes et de chevelures passe-partout. Avec ma carrure de junkie, ma boule à zéro, mon bracelet à clous et mon T-shirt…

La suite est à lire sur: lundi.am
Auteur: lundimatin

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