Oublier le conflit c’est oublier les mots, recouvrir de poussière les nuances du langage. L’unité nous encage. Nous préférons nos discordances à l’harmonie de leur système. L’accord de tous est une fiction qui ne sert que leurs intérêts.
Bien sûr, nous entendons déjà, et encore, et toujours, les commentaires au loin : « les slogans sont confus », « et d’abord, pourquoi ils manifestent ? »… qu’ils séparent le « casseur » du groupe ou bien qu’ils l’amalgament, ils dénoncent la violence « de part et d’autre », ils raillent la foule, ils se moquent de la colère.
[Photo : Bernard Chevalier]
Quel monde crée-t-on dans l’unité ?
Pour raconter une manifestation, il faut se faire récit, récit de ces protestations, de ces idées multiples qui bourdonnent dans nos têtes, récit de ces corps autonomes qui se déploient dans les rues de la ville. Il faut se perdre au milieu de ces mémoires communes et mouvantes, se mélanger dans ces imaginaires. Sentir les luttes d’autres époques et d’autres lieux, fantômes fugaces à nos côtés. Du chant des partisans à la mort de Gavroche, l’émeute est un palimpseste. Nous réécrivons le combat avec nos mots, avec nos gestes. Il faut la parcourir d’un but à l’autre, accepter les plaisirs de la mascarade, les couleurs des banderoles aux airs de carnaval, les slogans qui sifflent aux oreilles, ceux qui chantent, ceux qui cognent ; être l’orchestre, être la foule, être l’anguille prise dans la nasse, être le courant qui gonfle et qui déborde, vibrer des pieds jusqu’au cortège de tête. Pour raconter il faut être tout le monde et personne, chaque intention, chaque pensée, incarner les paroles qui circulent, les cris, les rythmes ; être le mouvement des corps qui agressent, qui reculent, qui défendent. Ne plus être un corps mais plusieurs, perclus d’odeurs et de bruits, sauter sur les voitures pour les sentir craquer, être l’étincelle…
Auteur: lundimatin
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