Ivan Segré rend compte pour LM d’une importante somme sur l’esclavage parue en septembre dernier aux éditions du Seuil. Rendant hommage à un livre de plus d’un millier de pages associant les contributions de plusieurs dizaines d’historiens, il en discute néanmoins certains contenus. Ses notes de lecture, développées, sont divisées en trois parties. Voici la première partie.
« — C’est un appareil très curieux, dit l’officier à l’explorateur en jetant sur cette machine, qu’il connaissait pourtant fort bien, un certain regard d’admiration. »
Franz Kafka, La colonie pénitentiaire
Si l’une des questions centrales de l’historiographie des dernières décennies du XXe siècle aura été celle de la destruction des Juifs d’Europe, c’est la question de l’esclavage, et plus précisément de la traite dite « négrière » qui semble au début du XXIe siècle concentrer l’attention, phénomène historiographique dont il convient de se féliciter.
A ce mouvement d’idées, j’ai moi-même tâché de contribuer dans L’Occident, les indigènes et nous (Amsterdam, 2020), livre dont l’un des fils directeurs est la logique qui mène de la conquête du Nouveau Monde à l’opération Barbarossa (1941) et à l’anéantissement physique des Juifs d’Europe, en passant par la déportation de plusieurs millions d’Africains, vraisemblablement une vingtaine de millions (en comptant les capturés qui périrent avant d’atteindre les côtes du Nouveau Monde), arrachés de leurs familles, de leurs maisons, de leurs terres, en vue d’être asservis, notamment dans des plantations qui prirent parfois l’allure de véritables camps de concentration. De la sorte, une bouche était bouclée au cœur d’un travail de recherche débuté avec Qu’appelle-t-on penser Auschwitz ? (Lignes, 2009), où j’avais été notamment conduit à commenter un court extrait d’un livre d’Emmanuel Faye consacré à Heidegger : L’Introduction du nazisme dans la philosophie (Fayard, 2005). Dans une phrase devenue fameuse, le philosophe allemand compare « la fabrication de cadavres » dans les camps d’extermination à « une agriculture industrialisée » : « la même chose en son essence ». Et Faye de s’indigner bruyamment du « fait que [Heidegger] assimile le meurtre programmé de millions d’êtres humains à une industrie destinée à fabriquer des cadavres, comme si les SS avaient eu l’intention de produire mécaniquement des cadavres comme on fabrique du sucre, en anéantissant des millions…
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Auteur: lundimatin

