Vingt ans après la réforme de la _Moudawana en 2004, qui avait marqué une avancée importante pour les droits des femmes, le Maroc s’engage dans une nouvelle révision de son Code de la famille, sous l’impulsion de la monarchie. Les discussions sur cette révision révèlent les tensions entre les aspirations à l’égalité des genres des féministes et les interprétations conservatrices de la charî’a (droit musulman) des oulémas, des érudits spécialisés dans les sciences religieuses de l’islam._
Spécialiste du statut des femmes musulmanes et du discours islamiste contemporain sur les femmes, Leïla Tauil décrypte les arguments religieux mobilisés contre l’égalité, interroge la posture conservatrice des oulémas à la lumière de l’histoire, du droit musulman et évoque les réformes possibles.
Quels sont les principaux arguments religieux des oulémas contre la réforme ?
Le Conseil supérieur des oulémas s’oppose à une profonde réforme égalitaire du Code de la famille car il s’inspire de la charî’a (droit musulman) qui légitime des dispositions coraniques telles que la polygamie et l’inégalité successorale. Or, lorsque les féministes revendiquent, entre autres, l’abolition de ces dernières, elles touchent, selon une règle charîatique, « aux textes formels n’autorisant pas l’ijtihâd effort d’interprétation ».
Un texte formel fait notamment référence à un verset explicite (qat‘i, certain ou clair),qui jouit d’un statut légal (hukm char’î) dans le droit musulman, comme celui qui autorise la polygamie: « (…) Il est permis d’épouser deux, trois ou quatre, parmi les femmes qui vous plaisent (…) »(4:3). Pourtant, le Coran contient d’autres textes formels qui ne sont pas appliqués à l’image du verset « Le voleur et la voleuse, à tous deux coupez la main (…) » (5:38) qui ne figure pas dans le droit pénal. Il y a aussi le verset explicite de l’impôt de capitation (jizya) des juifs et…
Auteur: Leïla Tauil, Enseignante-chercheure, Université de Genève

