Fatigué de lire ou entendre une énième critique de l’intelligence artificielle qui enjoint à se méfier de ses abus, dérives ou « externalités négatives », Sébastien Charbonnier, philosophe des sciences de l’éducation propose ici de « terminer le problème ». En entretenant la confusion entre délivrance et liberté, l’IA ne nous trompe pas, elle nous prompte ; et s’il n’y aura jamais d’usage raisonné et raisonnable de cette nouvelle technologie, c’est qu’elle se méprend sur le sens premier et vital de toute activité.
René Descartes n’a pas écrit les Méditations métaphysiques pour qu’on glose indéfiniment sur la métaphysique, mais pour avoir un socle solide (à ses yeux), et pour n’avoir plus à y revenir. Dit autrement, les arbres et les corps l’intéressaient plus que dieu ou la volonté supposée libre. (Lettre du 28 juin 1643) C’est la même chose avec les intelligences artificielles génératives : offrons-nous le plaisir de terminer le problème (comme on terminerait un ennemi), à la racine, pour ne plus perdre notre temps à gloser sur leur ineptie.
L’IA nous délivre de penser : elle le fait à notre place pour que nous n’ayons plus à le faire. Cette délivrance s’inscrit dans l’histoire de la grande confusion occidentale entre délivrance et liberté, magistralement diagnostiquée par Aurélien Berlan dans Terre et liberté (La Lenteur, 2022). De ce point de vue, l’IA est une étape supplémentaire dans l’obsession aristocratico-bourgeoise pour la délivrance, dont on se demande bien ce qu’elle va laisser d’humanité aux humaines : ne plus avoir à se battre (mercenaires ou conscrites) ; ne plus avoir à travailler (esclaves ou salariées) ; ne plus avoir à élever ses enfants (femmes mariées assignées à la maternité) ; ne plus avoir à décider politiquement (système représentatif) ; ne plus avoir à transpirer et se mouvoir (hydrocarbures et moteurs) ;…
Auteur: dev

