Lorsque l’on parle de corrida, les avis sont souvent tranchés et les arguments bien codés. Aux progressistes la dénonciation d’un spectacle cruel, inutile et d’un autre âge, aux conservateurs la défense d’une tradition précieuse et vénérable. L’écrivaine Louise Chennevière, à qui l’on doit notamment Comme une chienne et Pour Britney (P.O.L.) s’est rendue pour la première dans une arène. Elle en est ressortie avec ce texte qui propose de bouleverser nos repères quant à la cruauté, les animaux et la mort.
« Je veux dire on abat toujours quelque part un animal »
Kaoutar Harchi, Ainsi l’animal et nous
Ce lundi de Pâques, je suis entrée pour la première fois de ma vie dans des arènes pour assister à une corrida. Jamais je n’aurais pensé voir cela un jour. Je parle en surprise, ce n’est pas si souvent que cela arrive. Je parle sous le coup de, dans le juste après, dans l’élan d’une intuition dont je fais l’hypothèse qu’elle recèle au moins un morceau de juste. Non pas l’ensemble de ce qui est juste concernant cette chose-là, la corrida, mais peut-être un fragment. Je livre une expérience que je pense importante parce qu’elle m’a déplacée, beaucoup. Car comme beaucoup, je croyais savoir ce qu’était la corrida, et n’avoir pas besoin d’en voir pour comme on dit me faire un avis. Je suis allée voir une corrida et ce que je me suis faite ce n’est pas un avis, non, ni rien qui ne ressemble à une certitude que je pourrais asséner, la seule chose que je sais c’est ce qu’elle a produit en moi, comment cette expérience m’a affectée. Car ce matin-là assise pour la première fois dans ces arènes, sur des bancs peu confortables, en plein soleil, j’ai été brutalement affectée. Requise par l’instant, ne pouvant m’y dérober, mon corps subjugué autant que ma tête – c’est être en suspension, sentir très précisément son corps dans une présence rare, avoir le…
Auteur: dev

