La fosse était ronde, comme une assiette ou une marmite profonde posée sur une table. Elle avait été comblée avec du sable, mais le sable avait un aspect différent : il ressemblait à une pâte épaisse, à cause du nombre de gens tués. La boue au fond n’avait pas séché, il y avait tellement de sang que c’était encore mou.
La chose la plus difficile à supporter, c’était l’odeur, celle de la terre et du sang mêlés. Et je ne pouvais pas bouger car il était sur moi, ses bottes me broyaient la tête.
Il hurlait : « Appelle la maison de Dieu pour qu’elle vienne te sauver, espèce de —-. » Puis il demandait encore : « Tu fais quoi comme travail ? Tu sers les maisons de Dieu, hein ? D’accord, fils de pute, c’est quoi ton nom ? » J’ai répondu, sans réfléchir : « Je m’appelle Mahmoud Hasan. » Je n’ai pas donné mon vrai nom à ce moment si proche de la mort, je ne sais pas pourquoi.
En tombant dans la fosse, j’ai vu quelqu’un que je connaissais depuis qu’il était enfant ; il s’appelait Elias. J’avais travaillé avec son père qui me respectait beaucoup.
J’ai senti qu’il me regardait, se demandant si c’était bien moi.
Puis j’ai entendu Elias dire : « Je t’en supplie, Robert, je suis prêt à m’agenouiller et à t’embrasser les pieds. Ce hajj, le dernier ici. Pour l’honneur, cet homme m’a élevé, je le jure sur mon honneur et le tien, mes parents et moi avons mangé chez lui. Je n’oublierai jamais cette faveur. Je t’en supplie, Robert. »
« Robert ! » Je n’oublierai jamais ce nom, que Dieu l’envoie en enfer. Il m’a dit : « Lève-toi, espèce de —-. » Il m’a saisi, m’a tiré par l’épaule au point de presque me la déboîter, et m’a jeté par terre. Puis Elias m’a dit de me lever vite, avant que quelqu’un arrive, et nous avons commencé à marcher.
Je n’avais fait que quelques pas quand j’ai entendu les tirs : « tou, tou, tou, tou,…
Auteur: Leila SEURAT

