Kurt Schwitters. — « Kleine Dada soirée » (Petite soirée Dada), 1923
Kleine Dada soirée – La Haye, 9 janvier 1923 (1923)
Kurt Schwitters (German, 1887 – 1948)
C’était une sorte de litanie : « évora, abrantes, tartara, titrera, quetruit… »
Depuis quinze jours, l’auteur s’installait chaque matin à la table de l’huissier, seul au fond de la salle du banquet, et récitait ainsi des paroles sans suite.
La cérémonie avait déjà été retardée d’une semaine et les journalistes se pressaient nombreux dans le hall tandis qu’il égrenait son monologue insensé. Dehors, l’huissier faisait les cent pas loin de l’agitation ; la police patrouillait en silence ; et parmi la foule, une femme âgée vêtue de noir observait la scène sans dire un mot.
« Il répète son discours », expliquait l’attachée de presse, rassurante, appuyée contre la porte comme pour le protéger des intrus. A-t-il perdu la tête ? se demandait-elle, paniquée, tandis que l’auteur, de l’autre côté, poursuivait, impénétrable, faisant comme si les lustres n’étincelaient pas au plafond, comme si le couvert n’était pas dressé pour la remise des prix, comme si des millions de gens n’attendaient pas depuis deux semaines la fin de son baragouin : « tahiti, pandémi, tajadod, timidi… »
« Timide, il a dit timide ! », s’exclama le Français. « Renouveau ! », crut reconnaître le traducteur de farsi, qui en informa son gouvernement. 968 langues étaient représentées par leurs interprètes, qui attendaient en vain de traduire son discours. Reliés à leurs oreillettes, ils guettaient ses mots dans l’espoir d’y trouver un sens :
— viv, listéria, bibliofible…
Le jury se réunissait chaque jour à huis clos.
« Que faire ? » « Retarder encore la remise du prix ? » « Mais jusqu’à quand ? » « Faisons comme si c’était du français. » « Mais c’est du…
Auteur: Nairi Nahapétian
